Des_nouvelles_du
Des nouvelles du monde.
Rozenn GUILCHER.
Note : 4 / 5.
Entre deux trains, entre vie et mort !
J'ai lu l'année dernière et j'avais bien aimé « La fille dévastée » de cette auteur brestoise que j'ai rencontrée à Rennes au mois de mars. Ici, il s'agit d'un recueil de nouvelles, et le moins que l'on puisse dire est que l'écriture est très originale. Et que les trains sont présents dans plusieurs textes.
Paraît-il qu'il pleut souvent à Brest, est-ce pour cette raison que ce livre débute par un texte nommé « La pluie »? Cela commence comme une poésie, puis devient une réflexion douce-amère sur ce que les adultes ont oublié de leurs jeunesses. Les jeux et les personnages que l'on incarnait, pirates, bandits, cow-boys ou indiens....et il pleut encore et toujours. Une fable moderne un brin nostalgique.
« Fort et gracieux dans le vent » ressemble aux paroles d'une chanson de Jacques Brel. Un très beau texte.
-J'aurais appris que les sanglots viennent quand on ne s'y attends pas
J'aurais appris que l'on est seul dans la mort comme dans la vie.
Puis vient « La fille bleue », texte noir, blanc et rouge comme le vin, gris pour une petite ivresse, sombre comme la nuit ou comme l'enfer.....La seule solution au sortir de ces lignes, la cellule de dégrisement....C'est fort comme certains alcools, cela tape dans la tête comme un matin de cuite....Effrayant ! « La vraie vie est ailleurs » ou nulle part peut-être pour certains ? Sauf un jour ou plutôt une nuit.... Un père et un fils, c'est la question qui est dans « Les pères ne savent pas », alors qui sait? Les mères sûrement!
« Elle est entrée dans le train » est un texte percutant, c'est le moins que l'on puisse dire, cela commence comme un poème et cela déraille.....« Soleil sur banquise », c'est bronzé idiot indice mille, étalé, c'est gagné! Chaud effroi! Un très beau texte sur le temps qui passe « La belle au bois dormant » la valeur n'attend pas le nombre des années, dit le proverbe, mais les années, elles, n'attendent pas pour filer! « J'ai marché dans la vie » dit un jeune commercial dynamique, pour arriver à quoi? « Leurs bras seront lourds », signe d'abandon, de lassitude, baisser les bras... Une jeune fille de seize ans, malgré Blanche Neige et Cendrillon, ce n'est pas forcément un conte de fée...
« Puisque nous sommes vivants », nous sommes des consommateurs en puissance....
Des femmes....encore des femmes, un homme, moins souvent, mais rarement avec le beau rôle! Un assassin par exemple dans « Quartier de haute sécurité », un père Noël aussi. Une femme alcoolique, une autre, sorte de laissé pour solde de tout compte, solitaire et transparente, une fatiguée et usée, une autre encore abandonnée plus souvent qu'à son tour. Une petite fille qui écrit au Père Noël et qui parle de son frère Théo. Un enterrement à Brest sous la pluie, un jeune atteint du sida, la vie et la mort, des personnages de passage, Tony qui fait une fête avec ses lignes (?) :
- Ben chez Tony, la fête c'est pas compliqué : un étal comme à la criée du Guilvinec ( je veux parler des morues et des maquereaux en rang d’oignons comme des sardines en boîte).....
Je dois reconnaître que la première fois que j'ai commencé ce livre, j'ai arrêté après quelques nouvelles pour quelque chose de plus léger. Mais il est très rare que j'abandonne un recueil de nouvelles, surtout après avoir apprécié un roman de l'auteur en question. Donc j'ai repris, mais tout le livre, donc relecture des premières nouvelles que j'ai mieux compris et surtout mieux appréhendé les autres textes. Cela m'arrive parfois, mais ici, j'ai pris la résolution de lire ce livre en plusieurs fois.
Une lecture ardue pour ne pas dire éprouvante, aussi parfois avec la répétition systématique de certains mots dans la même phrase :
- Le planning est fait le planning est fait à l'avance.
- On était au seuil de quelque chose au seuil du bord du bord du monde.
A noter aussi la quasi absence de virgule !
La littérature, c'est comme la vie, c'est dur, mais ce livre mérite les efforts consentis, même si on n'en sort pas forcément indemne.
Extraits :
- Et les parents ont oublié. Ils ont oublié qu'ils ont été corsaires et princesses et tigres.
- Comme Cendrillon tout disparaît après minuit après haillons et sale et pauvre et triste.
- Son tanin la rend bleue. Schtroumpfette ensanglantée crache son vin son venin sa bile.
- Vous êtes parmi les cuisses de poulet doré au four entre l’assiette de crudités et la corbeille de pain que vous passez sans cesse à gauche à droite.
- Âme errante âme. Âme voyageuse âme. Âme nomade.
- Dans la cité était déjà en prison. Dans la cité béton dans la cité armée béton armée. Cité anthracite.
- Alors quand il arrive avec son sourire moi je souris à la bouteille.
- Et des jambes à vous couper le souffle : « c'est encore loin la cuisse ? ».
- Bien sûr tout le monde va mourir. Mais moi ça sera avant les autres.
- J'étais comme eux et ils vont devenir comme moi.
- Mes jours sont gris. Mes nuits sont blanches.
- C'est l'endroit de lumière l'endroit où l'on garde au froid sinon ça pourrait mourir encore plus.
- J'ai raté l'avion comme toutes les autres choses. L'ai-je raté ? Je ne suis pas dedans.
- J'aurais pu être fou mais j'ai préféré pas.
Éditions : Sulliver (2010).
Autre chronique :
La fille dévastée, ici.
Les éditions Sulliver, ici.