Bruen_Ken
En ce sanctuaire.
Ken BRUEN.
Note : 5 / 5.
A Dhé,
tá m'eiriceachtaí gan teorainn*
Suite des aventures de Jack Taylor, en préambule je dirais, je répèterais plutôt, il est nécessaire de lire l’ensemble de ces livres dans l'ordre!
Jack Taylor voulait partir, quitter l'Irlande, Galway et ses fantômes, ceux qui hantent la conscience des Irlandais et ceux qui le tourmentent personnellement. Mais Ní Iomaire, son ex-collègue, suite à un gros problème de santé sombre dans une dépression et dans l’alcoolisme par la même occasion, Jack au nom d'un reste de bonté demeure pour l'aider, mais est-il le mieux placé pour cela?
Jack reçoit une lettre qui contient une liste :
Deux policiers.
Une nonne.
Un juge.
Et, hélas, un enfant.
La liste est entamée : pour preuve le garda Flynn, décédé il y a deux jours.
Avec, pour clore cette missive la formule suivante :
Cordialement vôtre, en toute bénédiction.
Benedictus.
Qui donc pourrait bien connaître son adresse, que signifie ce courrier et pourquoi lui ? Alors commence dans un Galway apocalyptique, une période de doute et de souffrance pour Jack ! Son passé lui revient comme un boomerang, est-il réellement responsable de certaines morts, qui lui ruinent la vie ? Ne se punit-il pas pour certains faits qu'il n'a pas commis? Son chemin de croix n'est-il pas vain? Et qui est « Benedictus », et qui vont être les prochains morts de cette liste? Mais la vie continue, la souffrance est partout, le genre humain se déshumanise, l'avenir est sombre.......
Bruen renoue avec certains de ses personnages, Jack bien évidement, toujours en proie au doute, et à ses contradictions, toujours excessif, sombrant corps et âme dans ses travers et dans l'alcool. J'aime beaucoup Jack , je pense que c'est un des personnages les plus attachants de la littérature noire, un de ceux dont je me sens le plus proche.
Ní Iomaire, policière, républicaine, nationaliste, gaélisante, homosexuelle, est l'autre personnage principal de cette série, et puis une femme dans ce monde de brutes c'est pas mal.... Un obèse, un homosexuel, un dealer, une religieuse et chose plus rare un Anglo-Irlandais et pour faire bonne mesure quelques policiers un peu sadiques...en place pour une tournée des pubs de Galway.
Encore une fois Ken Bruen, règle ses comptes avec l'Irlande ou du moins avec sa classe politique. On sent chez l'auteur au fil des pages une rancoeur, pour ne pas dire une haine pour ce qu'il appelle la
« Nouvelle Irlande ». Ce pays, passé très rapidement du Moyen Âge à une société libérale trop avancée, a perdu son âme en chemin, et Bruen le déplore. Encore une fois, plus que l'intrigue, c'est le lyrisme de l'auteur qui d'après moi fait la qualité de ce livre. Il dénonce pêle-mêle, la pollution, le niveau de vie d'un pays entré depuis en régression. Il parle aussi d'une société, où le nombre d'étrangers ne cesse de croître mais où la récession venue ils n'ont plus leur place. La religion n'est plus une valeur refuge, la drogue et la violence gagnent du terrain, et l'argent a tout corrompu. Un pays où le chacun pour soi est devenu une culture et un mode de vie.
Comme à son ordinaire, il mêle les citations musicales ( Carrickfergus) et littéraires, ainsi que des expressions typiquement gaéliques, comme « Slainte Amach », ( à la tienne) ou « Bheannacht leat » (Béni sois-tu).
On sent une grande mélancolie dans ce roman, un certain désenchantement également, bref un livre noir, comme une pinte de Guinness, dans tous les sens du terme. Les amateurs de romans policiers classiques risquent d'être déçus, mais c'est un Ken Bruen grand cru.
Extraits :
- Oh, Seigneur Dieu, si seulement je pouvais arrêter de réfléchir.
- Regretter est sinon ce que je fais de mieux, du moins de plus fréquent.
- Seigneur, j'étais trop las pour les textes exigeants.
- Révoquer un juge, en Irlande, c'est un peu comme essayer d'arrêter la pluie à Galway.
-Telle est l'épouvantable condition de l'alcoolique : il peut rester sobre dans les circonstances les plus stressantes.
- La culpabilité, les cauchemars.... et soudain je me prenais dans la gueule que je n'y étais pour rien.
- Aucun d'eux n'était irlandais. Le dixième de la population se composait désormais de ressortissants étrangers et la proportion allait croissant.
- On pouvait s'interroger sur ce qui l'avait rendu aussi cinglé. Tout ce que je peux répondre, c'est : « la Nouvelle Irlande. »
- Jeff revient avec du Jameson et une grande tasse de café portant l'inscription : Is bheannacht an obair (béni soit le travail).
- Elle avait un de ces visages irlandais candides : ni tromperie ni duplicité ne l'avait habité. Elle était presque jolie, si des yeux vifs et un sourire espiègle entrent en ligne de compte.
- Dans ce pays de nouveau riche qui est le nôtre, l'obésité est en train de devenir un problème national et, au moins, je ne serais pas seul.
- C'est dans ces moments-là que j'adore la démence pure qui règne dans mon pays.
-Une serveuse se présenta, tout sourire : pas irlandaise, évidemment, plus personne ne l'est désormais dans l'industrie des services.
- Fait notable, elle était irlandaise, et donc elle parlait encore aux clients.
- Son visage me semblait vaguement familier, mais il faut dire que si les Irlandais paraissaient désormais familiers c'est parce qu'ils semblaient très peu nombreux.
- Et dans ma tête, de manière inopinée, surgit le terme irlandais de Angeail an Dorchadas....ange des ténèbres.
Éditions : Gallimard (2010).
Titre original: Sanctuary (2008).
Traduction de Pierre Bondil.
Dieu,
Mes hérésies sont nombreuses-
Poésie en langue gaélique de Catlin Maude,
Extrait du recueil « Une île et d'autres îles » Poèmes gaéliques du XXème siècle.
Dialogues_crois_s