ARLT
Eaux fortes de Buenos Aires.
Roberto ARLT.
Note : 5 / 5.
Au théâtre de la vie !
Une découverte! Après une introduction de la traductrice Antonia Garcià Castro, arrive le premier texte « Les Gosses qui naissent vieux » ! J'ai ressenti cela comme une grande claque, des lignes cruelles, pleines d'humour et de lucidité qui méritent un extrait :
-..et le voila fiancé et grave comme le code civil ; il se marie et le jour de ses noces, on dirait qu'il assiste à l’enterrement d'un mauvais payeur....
Je me suis dit, le reste ne sera pas à la hauteur, et pourtant si!! Petite précision : ces chroniques ont été écrites entre 1928 et 1933 !
Dans quelques textes comme « Causes et déraisons de la jalousie » ou bien, autre exemple, « Soliloque du célibataire », on reconnaît un jugement sévère, ironique, mais juste du genre humain et de la vie de couple.
D'autres écrits sont plein de mélancolie pour le temps qui passe, les anciens quartiers qui ont changé, les souvenirs disparus, mais la causticité reprend le dessus dans              « Ateliers de restauration de poupées », pauvres jouets......pauvres enfants...pauvres parents....pauvres chats....pauvres servantes....
Il y a aussi chez cet auteur un certains sens du loufoque, dans « Don Juan et les dix centimes », l'histoire improbable d'un homme d'une femme et du prix d'un ticket de bus ! Un médecin dont l'épouse va voir un guérisseur ! Que dire d'un titre comme celui-ci «  Philosophie de l'homme qui a besoin de brique », attention ici la brique n'a pas le sens de ce mot en argot, c'est pour du dur (si je peux me permettre!). J'ai eu l'impression d'entendre Raymond Devos , "Pour cent briques, tu n'as plus rien ".
Il est aussi question de construction dans « Les Grues abandonnées sur l'île Maciel », car les grues en question n'ont rien à voir avec les volatiles cendrés ou autres!
Parfois l'auteur se contredit, comme dans « La tristesse du samedi chômé » où il dit qu'un seul jour de repos devrait suffire à l'homme. Par contre il clame le contraire dans ce très beau texte  « La jeune femme au paquet de linge » sur la condition des femmes en Argentine qui subissent la loi d'un frère, d'un fiancé, d'un mari, déhanchées par les paquets de linge.
Le monde est résumé dans « La tragédie d'un honnête homme », du grand art! Art de vivre dans « La chaise sur le trottoir », regard bienveillant sur la vie d'un quartier et de ses habitants. Et que dire de « La mère dans la vie et dans le roman »! Hommage à toutes les mères du monde réel ou fictif.
L'auteur cite le directeur de son journal :
-«  Cet enfoiré d'Arlt. Grand écrivain ».
Je pense que je suis d'accord avec lui.
« La demande timide », c'est beau, simple, le problème, c'est de le voir, ce jeune homme qui appuie sur la sonnette d'une belle maison et quand on regarde..........
A part ces vieux gosses, d'autres personnages valent le détour comme « L'homme au maillot ajouré », philosophe (de terrasse) en« Marcel » qui semble sortir tout droit d'un film de Pagnol. On croise aussi un bigleux amoureux et pathétique, un sinistre fouineur passant de commerce en commerce, distillant les nouvelles et les rumeurs, des femmes usées par la misère.
La lecture de « Notes philosophiques avec l'homme qui fait le mort » est un grand moment, car nous avons tous rencontré ce genre de personne!
Ou alors « L'homme bouchon » qui s'en sort toujours, quoi qu'il arrive, personnage infecte.
Cet ensemble de textes n'est pas sans me rappeler le livre « La découverte du monde » de la brésilienne Clarice Lispector, même matière première, des chroniques pour un journal.
Mais où Clarice Lispectore mettait beaucoup de mélancolie, Roberto Artl, lui, appuie où cela fait mal. Un peu à la manière d'un Brendan Behan, Roberto Artl mêle de l'argot de Buenos Aires à ses écrits et aussi invente des mots!
Roberto Arlt nous parle de son nom, pas très hispanique, d'expressions venant de l'italien, du génois en fait, comme,               « squenun » désignant homme (uniquement), pas trop courageux, tire au flan!
J'avoue une certaine tendresse pour un homme capable de dire d'un manière abrupte :
J'aime pas les enfants ou rarement.
Et écrivant, un peu désenchanté :
Je crois à l'amour quand je suis triste....
Un livre que je vais garder près de moi, un peu comme un guide d'aphorismes, pour de temps en temps, se dire que l'écriture est une belle chose, et que certains textes très courts sont pleins de bon sens.
Je vais méditer sur un dicton trouvé dans ce livre :
« Si tu vois la barbe de ton voisin brûler, tu peux mettre la tienne à tremper. »
Il y a dans ce recueil quelques phrases ou pensées politiquement incorrectes, un peu assassines, dont voilà un florilège.
- Ce sont des types qui n'aiment les femmes qu'à leur manière dont les porcs aiment les truffes, sorti de là, rien à tirer.
- La terre en ce temps-là ne valait rien. Et s'il valait quelque chose, l'argent n'avait guère d'importance.
- En synthèse, la jalousie, c'est l'envie à l'envers.
- Je suis gentiment égoïste et n'y vois aucun mal.
- …. et une blondinette aux allures de pseudo-star de cinéma (faut voir la quantité de pseudo-star qui pullule en ces temps de perdition).
- Le squenun est un phénomène social. Ou, plutôt, un phénomène d'épuisement social.
- Je crois que quiconque se consacre à l'étude de la musique trombonifère est un animal profondément triste.
- Confondre le joyeux parasite avec le squenun ou l'homme qui fait le mort est une erreur des plus grossières.
- C'est à se connaître soi-même, ça n'a aucune importance, alors que connaître l'autre, pour l'embêter, c'est intéressant.
- …...je contemplais les passantes avec cette magnanimité qu'éprouvent les individus pour les femmes quand ils sont sûrs qu'elles ne leur accorderont pas le moindre regard.
Éditions : Asphalte. (2010).
Titre original : Aguafuertes Porteñas (1998).
Babalio


Babelio