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Incident de personne.
Eric PESSAN.
Note : 5 / 5.
Train de nuit !
Je ne connais pas cet auteur, né à Bordeaux, dont c'est pourtant le sixième roman. Il a aussi beaucoup écrit pour la radio et le théâtre.
Un incident de personne est la pire des choses qui puisse arriver à un voyageur de la S.N.C.F !
J'ai durant dix ans de ma vie pris le train tous les jours matin et soir et cela m'est arrivé beaucoup trop souvent! Je pense que le minimum de retard est d'environ deux heures, alors imaginez lorsque dans le même voyage, cela vous arrive deux fois ! Et cela m'est déjà arrivé! C'est sûrement pour cela que j'ai eu envie de lire ce roman.
Un homme revenant de Nicosie et qui semble au bout du rouleau rentre chez lui à Nantes.
Dans le train une femme occupe la place à côté de la sienne, il la regarde brièvement la tête ailleurs ! Il pense à son appartement vide, la boîte aux lettres pleine de factures, de lettres recommandées et de traites en tous genres. Il n'a plus un sou, plus de travail et pas de famille... Le train démarre, la vie du wagon s'organise, il veut s'assoupir et surtout ne pas parler, il se remémore d'autres voyages, d'autres trains, d'autres pays... Dans la poche de son pantalon, une balle de révolver qu'il triture sans cesse...
Soudain, le choc et l’arrêt brutal, après un moment, une voix hésitante transmise par un haut-parleur :
- Suite à un incident de personne, notre train est arrêté en pleine voie. Pour votre sécurité, veuillez ne pas tenter l'ouverture des portes.
Le compartiment est un monde en vase clos. Les réactions des voyageurs sont toujours les mêmes, le silence, les pleurs d'un enfant, les cris de sa mère, l' homme vulgaire et grande gueule à qui on ne l'a fait pas, celui à qui c'est déjà arrivé, à qui cela arrive toujours,  l'absence de renseignements...
La conversation qui commence,  entre cet homme un peu commotionné et cette femme,  d'abord hésitante, chacun tentant de préserver une part de secret, puis l'homme se livre....La femme écoute... Cet homme a une vie, mais pourquoi en parler maintenant ? Les deux mois qu'il vient de passer à Nicosie,  quinze jours de travail, le reste pour dépenser l'argent gagné... L'atelier d'écriture à l'institut culturel français, cette mystérieuse rencontre et une enveloppe à la réception de son hôtel.
Les ateliers d’écritures, ces anonymes venant chercher un peu de reconnaissance, raconter un peu de leurs vies, sorte d’exutoire à la grisaille quotidienne.  Les pages lues parfois dans l'indifférence, parfois avec la rage au ventre...
Ce narrateur dont nous ne saurons pas le prénom (en a t-il un d'ailleurs?), son enfance somme toute très ordinaire, les parents pas trop bien assortis, la majorité, le départ et la solitude qui peu à peu s'installe.... 
Un homme et une femme dans un train, pris au piège d'un incident qui va les contraindre à passer quelques heures ensemble, côte à côte. Rencontre improbable, la femme est une présence, celle qui incite à la confession, de cet homme solitaire et dépositaire de l'écriture et de la mémoire de personnes rencontrées au cours de multiples ateliers. Les confessions de toutes sortes lues, enfances et femmes violées, familles ruinées.
Une écriture pleine de douceur et de pudeur, les descriptions de la femme du train sont pleines de retenue et d'élégance!
Un roman mêlant le style très intimiste de cette relation, sorte de huis-clos entre deux êtres qui ne se reverront sans doute jamais plus, et le récit du voyage d'un homme dans un pays qui se cherche et qui lui aussi semble se chercher. Un très beau livre sur une histoire qui semble toute simple. Comme semble le dire le proverbe, le hasard fait-il bien les choses ? Que savons-nous des gens qui nous entourent au cours d'un bref voyage? L'incident est souvent le déclencheur de conversations qui cesseront au prochain arrêt.
Une très belle découverte!
Extraits :
- ...vous ne m'avez offert que la fugitive vision de la dentelle recouvrant votre sein, broderie blanche sur peau de lait dans le bâillement de votre pull-over couleur crème, dérisoire impulsion électrique captée par mon regard.
- Je suis en lambeaux.
- Je suis constitué de kilomètres de phrases malhabiles enchaînées les unes aux autres.
- J'aborde le rivage de l'éveil.
- Dans la vitre, je surprends votre regard.
- Vous marquez un temps d'arrêt, vos yeux sont très pâles, d'un bleu que l'on pourrait qualifier de délavé si l'on tenait absolument à les décrire.
- Une seconde nos yeux se croisent en silence.
- Je suis comme cela : je voue un culte fétichiste à la littérature.
- À cet instant, j'aimerais que me quitte toute idée de séduction et de flirt. J'aimerais pouvoir vous considérer de la manière la plus neutre possible.
- Vos cuisses sont longues sous la toile du jean, je devine la finesse de votre taille. Vous avez retroussé les manches du pull blanc crème serré qui met en valeur votre poitrine.
- Je quitte votre visage, un triangle de peau est visible dans la naissance de vos seins, entre l'échancrure de votre pull et les enroulés de vos écharpes.
- Vous me fixez maintenant de votre regard si clair.
- À défaut d'érotisme, c'est de la tendresse que je ressens pour vous à cette seconde : envie de vous protéger, de vous préserver.
- Puisque c'est la nuit de la grande vivisection, il faut que je vous raconte une autre chose me concernant...
- Votre tempe m'érotise.
Éditions : Albin Michel (2010)
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