FAKE

FAKE.
Giulio MINGHINI.

Note : 3,5 / 5.
Rencontre du troisième clic.....
Je découvre beaucoup en ce moment et relativement loin de mes lectures habituelles.
La présentation de l'éditeur est des plus sommaires : né en Italie en 1972, il vit à Paris et c'est son premier roman. Et luxe superbe, pas de quatrième de couverture, ce qui évite les commentaires dithyrambiques de Pierre, Paul, Jacques ou de journaux aussi prestigieux que la gazette locale d'un coin perdu de l’Arkansas!
Trois petits clics, je m'inscris, trois autres petits clics, je te quitte....Ou bienvenue dans l'enfer des clubs de rencontres sur le net.
Une ancienne copine persuade un  homme que son amie vient de quitter de s’inscrire sur  « Pointcommuns.com ». Il faut dire que ce monsieur n'est plus très fringant: vodka, cigarettes (de contrebande) Prozac et Lexomil, agrémenté d’œufs crus au poivre sont ses nourritures terrestres, le Web sa nourriture spirituelle! Le premier problème est l'art de remplir sa fiche, mêler mensonge et demi-vérité, se  travestir, devenir un spécialiste des fausses pistes, répondre à des questionnaires etc.....
Au gré de ses rencontres, évidement surtout féminines, tout un échantillon de l'humanité défile dans la vie de Delacero. Plus souvent pour le pire que pour le meilleur, mais n'est-il pas le pire pour lui même?
Alors commence un jeu de cache-cache entre lui et ses correspondantes, les techniques s’affinent et sa vie devient celle de « Pointcommuns.com », sorte de microcosme de la société, mais avec l'énorme avantage  de l'anonymat.   
On retrouve en pire ce qui se passe un peu partout sur les sites (même littéraires), les grands esprits  se mêlant de tout, nous gratifiant d'une plume condescendante leurs derniers écrits, parlant avec le même aplomb de l'élevage des vers à soie au fin fond du bush australien que des méfaits du muscadet pris en intraveineuse. Certaines scènes frisent le vaudeville ou le théâtre de boulevard, les portes qui s'ouvrent et se referment, les maîtresses interchangeables, mais sans en avoir la légèreté et le côté festif.
Le narrateur répond à l'intriguant pseudo de « Delacero » qui est un personnage et employé de maison de plaisir de luxe italienne, celui que l'on pourrait nommer « Le troisième homme ». Manipulateur, il pousse le vice à se manipuler lui même. Je le trouve pathétique dans son espèce de quête du Grall de la femme, objet de tous ses fantasmes.
Un défilé de femmes, pas toujours de mannequins de mode, mais de paumées, quasiment toutes conscientes et consentantes, que le seul but de la démarche est pour les deux, un  peu moins de solitude, mais qui passera obligatoirement par le sexe....
En tant qu'homme, je comprends certaines dérobades pleines de lâcheté au petit matin, quand l'ivresse sexuelle et alcoolique s'est évaporée....
Parfois pour changer un peu d'une longue litanie de prénoms féminins et de pseudos, une belle phrase comme celle-ci :
-Pour arriver chez elle, il suffit de descendre la rue des Martyrs comme on descend un fleuve calme.
Et également quelques références littéraires, Breton, Deleuze, et surtout René Crevel, et pour une des nombreuses « conquêtes » du narrateur, James Ellroy.
Je ne regarderai plus mon ordinateur de la même manière après la lecture de ce livre et je me dis que les relations entre les gens sont vraiment difficiles. Plus on communique d'une manière virtuelle, plus la solitude est grande. Cela m'a remis en mémoire la première scène du film « Denise au téléphone » où une main jette dans une poubelle un repas intact qui n'a pas eu lieu, faute de participants...car tous ces gens ne se connaissaient que de manière virtuelle.
Un ouvrage intéressant et terrifiant sur les dérives de la société actuelle, mais qui laisse un sentiment de malaise. Le constat est, enfin il me semble, que  plus les moyens de communications sont sophistiqués, plus la solitude est grande et les clubs de rencontres sur internet n'y changeront pas grand chose. C'est la vie sur « Tristesse@Pointcom » dans un monde de doubles et de dupes et de pseudos et de faux semblants.
Extraits :
- Ce fut le commencement d'une nuit blanche qui a duré une année entière, métamorphosant, par son éclat pixelisé, mes veilles et mes étreintes.
- Je commence à me sentir envoûté par cette nouvelle manière de rencontrer des femmes.
C'est extrêmement difficile à tenir, le double chat.
- Un  vrai exercice d'équilibrisme psychique. Mais parfois je tombe de façon pathétique.
- Je navigue entre narcos et extase, entre veille et rêve.
- La sensation d'être avec des gens : jaugé par des visites à ma fiche, effleuré par les « vibrations », apostrophé par les mails. Et en même temps isolé parmi les ombres pulsantes et insaisissables, emprisonné dans un espace parallèle.
- Des nuits entières devant cet écran pour me défaire de moi et en finir avec un passé délabré. Avec ses icônes déjà lointaines.
- Et si chaque nouvelle rencontre était exactement cela, un petit suicide ? Un acte irréfléchi d'abdication de soi ?
- Je me mens chaque jour davantage. En renouvelant tous les mois par mode sécurisé mon abonnement, je m'obstine à signer un contrat avec  mon absence.
- Pourquoi être soi si l'on peut être un fake?

Éditions : Allia (2009)
Lu dans le cadre du club de lecture Dialogues Croisés.
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