Anatolin.
Hans-Ulrich TREICHEL.
Note : 3, 5 / 5.
Retour aux sources!
Une incursion dans la littérature allemande, pourquoi pas? À part Karen Duve et son diluvien roman « Déluge », je n'avais guère fréquenté la littérature d'outre Rhin.
Un homme nous raconte sa vie et la double quête de celle-ci. Trouver son frère Gunter, perdu au sens égaré par ses parents pendant la guerre, donc avant sa naissance, et retrouver ses racines. Et là, c'est plutôt compliqué, entre l'Ukraine et la Pologne, dans un monde post-communiste, ce n'est pas gagné. Surtout que les deux familles paternelle et maternelle faisaient partie des minorités allemandes de ces deux pays! Départ à 12h37 de Berlin, direction Kutno en Pologne ; là déjà il faut se rendre à Bryschtsche, ville natale du père ! Mais pour cela, il faut passer par Lviv (Lamberg en allemand et Lvov en russe) où il se fait escroquer de 50 euros par une guide qui ne connait pas la ville, il doit aller dans une pharmacie, car il souffre d'un panaris et il trouve un chauffeur qui n'a pas de voiture! Bref un voyage plutôt saugrenu. Enfin tous les chemins mènent à Bryschtsche où il croise une jeune paysanne en jean rouge moulant et en bottes de caoutchouc, évidement elle lui plait bien! Il se souvient qu'un homme avait écrit ses souvenirs : La vie rurale à Bryschtsche. Les fêtes religieuses à Bryschtsche. L'artisanat à Bryschtsche. Les écoles à Bryschtsche. Les saisons à Bryschtsche. Une caricature grinçante d'un monde glauque et sans espoir. Reprenons les choses en train et retrouvons notre narrateur enfant, entre ses frères, ceux que les parents n'ont pas égarés, trois, terrorisés par un père handicapé de guerre et ombrageux. Vient le temps des études, une amie, puis Berlin sans l'amie, mais avec la solitude.
Puis nous retournons à sa naissance. La première chose qu'il a vu, c'est un chien. Il pense que c'est la raison de son amour des animaux, son abonnement au zoo de Berlin pour y lire et préparer sa thèse... L'enfance et l'explication de sa haine des sonnettes... La honte qui est partie prenante de sa vie depuis la mort de son père....
Après maintes recherches, il lui semble reconnaître son frère Gunter dans la photo de« L'enfant trouvé 2037 », mais là il tergiverse sous différents prétextes, livre à écrire ou autres.... Il nous explique également ses relations avec le monde littéraire et ses lecteurs, en particulier une lectrice qui remarque tout...
Le narrateur, personnage un peu naïf, lunaire, tout lui plait, le jeune homme du train, sa compagne aussi, il faut dire qu'avec son jean trop bas et son chemisier trop court, celle-ci n'est pas désagréable à regarder. Il repense à son enfance, enfin plutôt à une enfance disparue, ainsi que la maison où il a vécu dans une ville qu'il ne reconnaît pas. La quête de son identité lui fait découvrir le nom d'Anatolin, village où est née sa mère... Enfin quand on dit village....
Un livre très étrange, des histoires de voyages et une sorte d'essai de l'auteur sur lui-même et sur la littérature allemande. Treichel nous parle de ses études et de sa thèse sur Wolfgang Koeppen ou sur sa rencontre avec Peter Weiss ; pour un non spécialiste, c'est un peu rédhibitoire! Ajouter à cela un ordre chronologique pour le moins fantaisiste, le lecteur moyen, moi en l’occurrence, est un peu perdu!Dommage, car le côté absurde des recherches familiales est très réussi dans un monde ubuesque.
Peut-être aussi, comme ce livre fait partie d'une sorte de trilogie, il est sûrement préférable de les lire dans l'ordre. Un récit entre roman et réalité d'où il est difficile de discerner le vrai du romanesque, ce qui donne un roman où le comique côtoie le très académique.
Une découverte qui me laisse un sentiment mitigé.
Extraits :
- A la place du jeune homme, j'aurais aussi embrassé la jeune fille.
- Et mon père était un l'homme de l'Est, qui se servait parfois de la laisse du chien pour rendre ses fils meilleurs.
-De même que tout le bâtiment rappelait le monde Kafka.
- Lviv débordait pour ainsi dire de jeunes femmes ravissantes, mais ces quatre matrones post-socialistes ne me plaisaient pas du tout.
-J'étais, dans le domaine des souvenirs, un homme démuni. Sans le moindre bien. Totalement dépourvu. Je ne pouvais pas m'installer dans mes souvenirs.
- Qu'est-ce que j'allais faire dans un trou paumé que mon père n'avait pratiquement jamais évoqué de sa vie?
- Logiquement, je devrais attaquer mon propre reflet, car c'est moi qui me regarde fixement.
-
Là où pour mes parents il y avait un trop-plein, il y avait pour moi un trop-peu. Et parfois rien du tout.
- Affirmer que j'avais sous les yeux mon propre reflet serait une dramatisation inadmissible.
- Mon désir infantile du sandwich qui était dans le sac en cuir n'était encore rien par rapport à mon désir pubertaire des filles.
- Peut-être ai-je été conçu dans un champ de pommes de terre polonais. Je crois presque m'en souvenir.
- La vie imite l'art bien plus que l'art limite la vie, dit Oscar Wilde. Il me semble que depuis quelques temps je suis en train de mettre cette phrase en pratique.
Éditions : Gallimard (Du monde entier) (2010).
Titre original: Anatolin ( 2008).
Chronique de Karen DUVE « Déluge ».
J'ai lu ce livre dans le cadre du club de lecture « Dialogues croisés »