Country

Country Blues.
Claude BATHANY.
Note : 5 / 5.
Campagne profonde !
Second roman pour cet auteur brestois que j'ai rencontré plusieurs fois à Lorient. Il sera également ce week-end à Maurepas pour le festival « Rue du Livre ».
Après « Last Exit to Brest », on quitte la cité du Ponant pour les monts d'Arrée où l'ambiance et l'existence ne sont guère plus réjouissantes. Si l'air y est plus pur, il n'y est pas forcément plus sain.
Il s'en passe des choses dans la Bretagne profonde, plus précisément dans une ferme loin de tout! Une jeune fille nommée Flora a atterri là par ce qui semble être le plus grand des hasards, ce qui ne déplait, ni à Dany, un des hommes de la fratrie coureur de jupon notoire, ni à Cécile, qui elle, est plutôt portée sur les jeunes filles! Il faut bien reconnaître que la vie n'est pas spécialement hilarante dans les environs. Et que le reste de la famille n'est pas non plus réellement une lignée des plus amusantes.
Et le passé est encore pire, petit à petit nous remontons l'histoire des deux familles des environs : les Argol et les Moullec....
Un chanteur de rock en fin de carrière, une ferme vendue d'une famille à l'autre, des adultères et des petites filles assassinées.... On sent des animosités entre eux......On est loin de la douceur de la vie à la campagne.....
La brochette de personnages, tous un peu dégénérés et en définitive, il est dur d'en trouver un qui rehausse la moyenne! Impressionnant!
A tout seigneur toute horreur, la famille Argol, au grand complet : Dany gentleman-farmer, play-boy peut-être un peu moins taré que les autres, enfin, il semble. Sa sœur Cécile, lesbienne hommasse, reine de la gâchette, Jean-Bruno boxeur dérangé et les coups de poings n'en sont pas la cause principale, ou alors si peu...Son occupation principale, la construction d'un mur... Le plus jeune, Lucas, est toujours en compagnie d'Olive, sa marionnette, qui ne le quitte pas! Pour la mère, mettons cela sur le compte de la maladie et de la vieillesse ! Et ici je ne parle que des vivants, car il y a quelques cadavres dans les placards....
Les Moullec, l'autre famille, ne sont guère mieux lotis. Enfin si c'est possible, c'est même peut-être encore plus grave! Didier est garagiste, son frère Gildas, artiste peintre, travaillait avec lui. Vincent lui est un ancien flic, Clémente, épouse adultère de Didier, partie depuis longtemps avec Gildas, son propre beau-frère, morte depuis. Evelyne, la fille de la famille, tenancière, veuve et alcoolique qui ressasse un ancien chagrin d'amour et qui le noie dans diverses boissons ! Anne-Laure, fille de Didier, qui s'est suicidée, suite à un chagrin d'amour elle aussi! Et Jérémie, le fils d'Evelyne, gros balourd, amoureux éconduit. Flora est la pièce rapportée de l'histoire, mais sa présence est-elle si innocente que cela? Routarde perdue sur la route et paumée dans ses pensées?
Et L'Ankou qui rôde, la charrette qui tourne, tourne, tourne.....
Ce roman est divisé en quatre parties numérotées « Unan », «  Daou » « Tri » et            « Pevar ». Tous les protagonistes de cette histoire en sont les narrateurs, chapitres après chapitres, avec inversion des familles. Certains passages sont vus par plusieurs personnes qui semblent se relayer dans l'intrigue.
Un récit très glauque et une plongée dans une histoire très noire qui m' a fait penser à certains ouvrages de Jim Thompson, dans lesquels il n'y a aucun espoir et où le genre humain n'est qu'un ramassis de fous furieux! Un excellent roman avec une conception et une narration originale, mais qui peut surprendre.
Une réussite, avec une intrigue machiavélique à souhait!
A noter que chaque famille a un caractère d'écriture différente qui fait que l'on sait tout de suite quelle fratrie s'exprime.
Extraits :
- « Quand ils en sont à se faire dessus comme des moutards, ils pourraient quand même avoir la décence de tirer leur révérence. » Je reconnais là la délicatesse naturelle de la Cécile.
- Pourquoi fallait-il que ce fût lui? De quelque chose qui lui appartenait, je venais de faire un objet.
- À ce jeu-là, je suis très forte parce que moi, l'impudeur, je l'assume comme si elle était ma meilleure amie
.
- Je me suis dit : la vieille, t'es mal barrée avec l'échantillon d'humanité ici présent.
- Même dans les guides touristiques il y a des allusions et tout juste si, sur les cartes, notre ferme n'est pas indiquée d'une croix comme un site à ne pas louper.
- D'un côté, sa femme, ses mômes, sa quête d'authenticité rurale, de l'autre, sa clandestinité sexuelle, ses passades d'après concert.
- …...comme de réputation elle connaissait déjà mon frangin- localement, c'est quand même une célébrité-au final, elle a laissé pisser.
- Pour les médias, il est passé en quelques jours du statut d'artiste reconnu à celui de monstres dénaturés, autant dire qu'ils se sont régalés.
- Question silence, on était pareil.
- Son gros pétard noyant la selle avait quelque chose de triste.
- À la voir tellement absorbée, ne nous prêtant nulle attention, j'avais l'impression qu'on était des trompe-l'œil humains.
- Les enterrer ensemble ne me gênait pas, les morts n'ont pas d'états d'âme.
- J'ai tiré six balles, en restant équitable, trois chacun, et à partir de là, oui, j'ai su que j'avais le meilleur rôle.
Éditions : Métailié Noir 2010.
Chronique pour « Last Exit to Brest » ici.