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La cale ronde *.
Charles MADÉZO.
Note : 4,5 / 5.
Enfance portuaire.
Charles Madézo est né à Douarnenez et habite près de Lorient ; nous nous croisons parfois à la médiathèque. Il figure dans la liste des auteurs invités au festival « Rue des livres » à Rennes, les 13 et 14 mars prochain. Ce court livre est une réédition d'un ouvrage précédemment publié en 1984.
La mer et la vie d'un port en seize chapitres, cela semble une gageure et pourtant, c'est ce que réussit ce récit.
Pas la mer des courses aux larges, non, la mer d'un enfant dans un port de pêche, voyage initiatique vers l'âge adulte. La mer est un lieu de jeu, mais c'est aussi un endroit de pêche, où l'on écrase les crabes verts, mais où l'on apprend la patience ; rares sont les poissons suicidaires! L'odeur partout présente, celle de l'iode, du mazout et des poissons morts. La cale qui descend en pente douce vers l'eau, la peur de couler pendant la baignade, mais la fierté de ne pas le montrer. Enfants, ils apprennent tout de la mer, l'école semble superflue, les cours passent entres deux frères en soutanes, silhouettes noires et rigides, comme leur enseignement.
La vie autour du port, les hommes souvent absents en pêche ou au café. Les veuves et les orphelins sont nombreux, les femmes se remarient rarement. Faire attention pour tout un chacun de ne pas être vu sur « La rue neuve » qui était comme ledit si bien l'auteur :
« Le haut lieu de la fréquentation pré-conjugale ».
Les vieux marins, matin après matin, qui vont au port, hommes immobiles et silencieux. Les oiseaux, goélands, cormorans et mouettes parlent pour eux.
Les vacances chez la grand-mère, un autre monde, pas très loin géographiquement mais si différent, ici, c'est la liberté complète, pas d'école.
Le voyage, la première marée, la première pêche , trois semaines au large sur un thonier. La vie des marins, les dangers, mais la solidarité, la pudeur profonde de ces gens.
Certains noms de chapitres indiquent la vie qui passe, « L'école » « Émois » ; la famille « La rue Monte au ciel » ou la religion « Fêtes-Dieu ». L'âge adulte et la première pêche au large « En mer » et la fin de l'enfance « L'exil ».
Des enfants anonymes, sauf Fanch, le copain et Nono la petite voisine rousse. Les hommes avec leurs paradoxes, ils votent rouge, mais font leurs Pâques. Les noms des bateaux étaient un hommage à Dieu, alors pourquoi aller à l'église? Les femmes règnent partout, dans la vie de tous les jours, sauf en mer et sur les navires. Les garçons quittant l'emprise des mères, le certificat d'études en poche, devenant eux aussi des hommes absents, les filles continuant la lignée du matriarcat.
La mort en mer souvent, de vieillesse parfois, était le tribut qu'il fallait payer. La nécessité unique : Le Trépas. Son originalité est que, ici l'enfance est portuaire, la vie est rythmée par les marées et le retour des bateaux de pêche. L'élément primordial n'est pas comme dans de nombreuses enfances bretonnes, le champ, mais la mer. Mais le monde paysan, si raillé, n'est pas loin, en la personne de Mamm la grand-mère. Et très souvent les pêcheurs ou les marins étaient des descendants de paysans venus de l'intérieur de la Bretagne.
Une très belle écriture poétique et pleine de pudeur. Le monde, en petits récits, vu à travers les yeux émerveillés d'un enfant. J'ai retrouvé beaucoup de souvenirs à la lecture de ce récit de jeunesse bretonne.
A noter une très belle préface de Jean-Pierre Abraham, et la non moins belle couverture « La sirène de l'île d'Arz », photographie de Paul Vancassel.
Extraits :
- Jamais nous ne ramons assis, la pelle latérale comme les galériens.
- Il ne s'en faut que d'une main, celle d'un père, pour que nos têtes tiennent hors de l'eau. Mais ils sont loin, marins, ivrognes, morts, héros absents.
- Nous soupçonnions nos maîtres en soutane de ne pas savoir godiller. Leurs livres était inutiles s'ils ne permettaient pas de mouvoir un canot.
- La conversation, peu nourris, ne s'égarait pas vers d'autres sujets. Ces hommes de la mer étaient des silencieux.
- L'intervention des hommes s'arrêtait au décompte stérile. Le fœtus, lui, entrait pour longtemps dans l'univers des femmes.
- La mort prenait sa place, on la lui laissait sans drame.
- Nous parlions breton, cela limitait les échanges mais nous nous comprenions. Elle cachait sa tendresse en appelant de noms qui étaient des reproches, «Koll bouët» ou «laër y loud»-qui vole sa pitance.
Éditions : Coop Breizh (2002).
* ou l'apprentissage maritime.
Autre chronique : Chroniques du Moulin Vert.