Le monde inverti.
Christopher PRIEST.
Note : 5 / 5.
Un monde inverti en vaut deux!
Après la lecture de « La route » de Cormack McCarthy, j'avais pensé relire des ouvrages d'un genre que l'on nommait romans d'anticipation ou sciences-fiction (je laisse les spécialistes en débattre) . Ce livre figure dans la liste des ouvrages que j'avais trouvés excellents il y a quelques années.
Ayant atteint l'âge de mille kilomètres, le narrateur, Helward Mann, devient apprenti de la guilde des Topographes du Futur, il quitte donc les murs de la ville pour un monde qu'il ne connait pas, et que peu de gens connaissent, l'extérieur! Harassé par un travail très physique et une vie plus rustique que dans la ville, il découvre un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence. Malchuskin, avec qui il dirige un groupe de « Tooks » travailleurs du dehors, lui explique le but de leur travail. Être le plus près possible de « L'Optimum », point se déplaçant sans cesse. Il est donc nécessaire que la ville dans son ensemble soit en mouvement. La quête perpétuelle! Un travail de titan, hors des murs de la citadelle, accompli par des misérables sous la surveillance de miliciens parant à toutes éventualités de révolte ou de contestations. Helward profite d'une courte permission pour rendre visite à sa fiancée Victoria ; il évoque l'avenir et un prochain mariage. Mais à son retour, pris dans une bagarre avec les ouvriers, au moment de la remise de leurs salaires, il se rend compte que la ville n'est pas très juste avec les gens qu'elle emploie. Et que cette main d'œuvre est exploitée, puis laissée sur le bord des rails. Seules certaines femmes achetées ont la permission de rester dans l'enceinte de la ville pendant quelques temps, pour pallier le manque de naissances. Les guildes toutes puissantes régentent tout, chacune ayant son secteur d'activité et les pleins pouvoirs, la guilde des « Échanges » la guilde des « Voies », Helward pour terminer son apprentissage doit effectuer quelques kilomètres dans chacune d'elles et dans la milice.
Victoria est enceinte, la vie suit son cours, mais une dernière mission attend Helward avant son admission définitive dans la guilde du Futur. Il doit ramener dans leur village trois femmes qui ont donné naissance à des enfants et qui doivent quitter la ville. Pour rendre ces femmes, il doit faire un voyage vers le sud, c'est-à-dire le passé, la ville se déplaçant vers le nord...
Helward Mann, après une période d'apprentissage, doute de la véracité des choses qui lui ont été apprises! Le serment qu'il a prêté à la fin de ses études lui semble loin des réalités. Il ne comprend pas la notion d' « Optimum » que l'on cherche sans cesse et qui fuit dès que la ville s'en rapproche! Au fil du récit, ses convictions et son éducation vont s'étioler.
Victoria aussi est réservée, mais curieuse, trop curieuse parfois, semble penser Helward qui a peur de trahir le serment qu'il a prêté à son entrée dans la vie d'apprenti.
J'ai de nouveau beaucoup aimé ce livre, même plus qu'à ma première lecture. En effet le côté social de cette histoire me paraît plus évident qu'il y a quelques années ; d'un côté un monde aseptisé en vase clos, d'un autre une civilisation restée primaire. Ce roman qui date, il faut s'en souvenir, de 1974 est très actuel. L'entité nommée ici « La ville » ressemble à une monstrueuse machine accaparant les richesses à son seul profit, poursuivant un but dont plus personne ne sait réellement l'origine. Les ouvriers travaillent, touchent un salaire de misère et sont rejetés, préfiguration de la société actuelle. Le temps ou les kilomètres et la distension entre l'un et l'autre en une sorte de parabole sur l'usure des corps et des choses, les habitants de la ville vivent au rythme des kilomètres, les autres à celui des années.
Un futur pas plus réjouissant que les autres imaginés par divers auteurs! Le monde idéal n'est pas pour demain!
Extraits :
- Et, en fait, qu'était donc le futur ?
- Pour le reste, ce n'étaient que ténèbres impénétrables.
- Je lui demandais comment il pouvait calculer le passage du temps à la fois en journée et en distance.
- Les guildes tiennent toute la ville pour des raisons que j'ignorerais sans doute toujours.
- C'est bien ce que je pensais. Mais que font leurs femmes dans la ville ?
Nous les avons achetées.
- Vous n'êtes pas encore descendus vers le passé ?
- Nous pensons là, avec notre ville, nous leurs offrons ce dont ils ont besoin...et ils acceptent. Mais à long terme, ils n'en tirent aucun avantage, il faut avouer que nous prenons plus que nous ne donnons.
- J'étais un homme marié et j'étais âgé de mille et dix kilomètres.
- Il s'agit de deux choses..... l'optimum et le serment. J'ai des doutes sur l'un et sur l'autre.
- La cité devait recruter ses apprentis bien plus jeunes, à présent.
- La cité ne pourra jamais s'arrêter, affirmai-je.
- La cité doit bouger, la cité doit bouger ! N'accepte pas cela comme un impératif.
- Au cours d'un débat, j'entendis prononcer pour la première fois le mot « Terminateur ».
Éditions : J'ai Lu (1976)* Folio (2002)
Titre original : The Inverted World. (1974)
* Je préfère cette couverture qui est celle que j'avais lu en premier.