Les bagnards du canal de Nantes à Brest.
Jean KERGRIST.
Note : 5 / 5.
Vogue la galère!
Ce samedi, sur France 3 Ouest (qui couvre 9 départements) à 15h25, sera diffusé un documentaire sur ce sujet auquel Jean Kergrist tient beaucoup. Habitant Glomel, où était situé un des camps de bagnards, il était le mieux placé pour écrire ce livre et participé à cette docu-fiction. Quelques chiffres, la tranchée fait 3,2 km de long, 10 mètres de large, 23 mètres de profondeur, et a occasionné environ 1 500 000 mètres cubes de déblais! Pratiquement ce qu'il faut pour construire une pyramide.
L'Histoire (avec un grand H) se déroule sur 9 ans, de 1823 à 1832. Pour désenclaver Brest, l'idée d'un canal a fait son chemin, mais à pas menus, c'est le moins que l'on puisse dire. Brest a une situation privilégiée, en ce temps où l'ennemi héréditaire est l'Angleterre, sa rade est un lieu très bien protégé, mais en cas de blocus maritime,son approvisionnement est très aléatoire. Pour le pas menu de l'histoire, quelques repères : le projet est de Vauban, puis Napoléon donne son accord, mais le chantier ne commence qu'en 1823.
Imaginons un instant les problèmes d'intendance de ce colossal chantier, en plus pour l'époque. Quelques chiffres 650 bagnards, autant d'ouvriers libres (ou beaucoup plus!), des gendarmes pour faire régner l'ordre, quelques personnels administratifs, un minimum de service de santé, etc..... Les temps sont troublés, que crier « Vive le Roi », « Vive la République » ou « Vive l'Empereur » ? Les préfets changent, à chaque renversement du régime, la politique aussi, ce qui donne des situations absurdes, comme celle de Nicolas-Aubin Coulon, le bagnard qui refuse de partir après l'amnistie d'août 1830 et qui se retrouve quasiment seul dans le camp! Les évasions et les punitions, les relations tendues entre bagnards et ouvriers, la maladie et la mort, la vie suit son cours! Un petit mot sur les « grâces », en réalité, souvent les graciés retrouvaient leurs anciens régiments, et les questions financières étaient primordiales, s'ils étaient libérés en janvier, l'administration disait qu'ils étaient nourris depuis plusieurs mois avec une activité réduite à cause du temps! En juillet cela ne convenait pas, car il fallait toutes les forces vives pendant qu'il faisait beau! Amusant ce sens de l'économie, surtout quand on sait que le plus gros « salaire »mensuel était celui du......préfet! qui était également rémunéré pour le chantier du canal d'Ille et Vilaine. Les temps n'ont pas changé! Mais des résidents du bagne de Glomel, au fil du temps et de prime en prime, c'est l'aumônier qui est le mieux rétribué! Certaines fortunes se sont faites, d'autres se sont défaites, pour les bagnards, ils touchaient un « Pécule » s'ils étaient libérés (somme qui était transférée à leurs régiments s'ils finissaient leur temps d'incorporation), une misère évidement! On retrouve la lutte entre les laïques et le clergé, les passe-droits, la politique et ses alliances, et des jugements dédaigneux sur les habitants du Centre Bretagne, perçus comme à la limite de l'obscurantisme et de la barbarie!
Le plus triste de l'histoire est que la création du lac de Guerledan et la construction d'un barrage, en submergeant 17 écluses, coupe le canal en deux, ce qui rend caduque sa destination première, moins de cent ans plus tard, en 1928 !
Les bagnards sont les principaux personnages de ce récit, mais il est nécessaire de rappeler un détail, ce ne sont pas des détenus de droit commun, mais uniquement des déserteurs de l'armée et il n'y a pas de Bretons parmi eux pour limiter l'aide aux évadés. Il y a en dehors des bagnards des figures qui se détachent, par exemple Charles Beslay, l'entrepreneur de la Tranchée, personnage au destin exceptionnel, de Dinan à Neuchâtel, de Glomel aux Chemins de fer helvétiques, il fit revenir les bagnards au camp en 1830 seuls et sans armes. Lecor (qui obtiendra des autorités l'ouverture d'une école pour les bagnards!) et de Kermel ont également eu un rôle très important dans l'installation du camp et dans son bon fonctionnement. Le docteur Goëlo, anticlérical convaincu, mais bien seul dans la région où la religion catholique est toute puissante, et manœuvre bien pour le rester. Un autre médecin, Levincent, dénoncera les conditions de vie au camp. Le lieutenant de gendarmerie, enfin pour un temps, il sera muté après l'évasion de 1830, répond au doux nom de Trompette! Était-il mal embouché, nul ne le sait?
Peu de femmes dans ce monde, sauf une religieuse femme de caractère sœur Constance, et une blanchisseuse!
L'auteur me disait qu'il lui avait fallu plus d'an de travail et de consultation des archives avant de commencer ce livre et que ce n'était pas fini! L'auteur mêle l'histoire et beaucoup d'anecdotes ce qui permet à cet ouvrage de ne pas avoir un style trop scolaire.
Je laisse le mot de la fin à Claude Boissier, directeur des éditions Keltia-Graphique et également imprimeur, à la question :
Quels sont les livres que vous êtes content d'avoir édités ?
Sa réponse est:
Sans aucun doute, parmi d'autres, les deux livres de Jean Kergrist consacrés aux bagnards de Nantes à Brest (17000 exemplaires vendus à ce jour).
Ces lignes sont extraites du catalogue sur la littérature de Bretagne édité pour le festival du livre de Carhaix.
Extraits :
- La réalité historique n'a pourtant rien d'aussi désobligeante : aucun condamné de droit commun à fréquenter ce bagne, réservé uniquement aux militaires déserteurs de l'armée royale.
- Ils ne méritaient aucunement l'opprobre du silence dans lequel, par la suite, ils furent enfermés.
-«  Ces canaux traversent un pays inculte, une espèce de désert, rien qu'annonce l'agriculture et le commerce puisse vivifier d'ici plusieurs siècles ».
- Je vais faire en sorte de recruter parmi les ouvriers marins qui sont plus intelligents et plus actifs que ceux des campagnes.
- Les condamnés sont maintenant prévenus de la règle du camp, inscrite en filigrane de leur travail quotidien : l'évasion ou la grâce. Ces deux rituels opposés ont désormais ponctué leur vie au camp.
- Apprendre à lire à des bagnards, n'est-ce pas les émanciper, alors qu'ils sont là pour être punis ? Est-ce bien le moment ?
- Toutes ces cabanes isolées seront autant de cabaret qui dérouteront les ouvriers et où les désordres de toutes espèces peuvent avoir lieu. Déjà trois cabarets sont en exercice sans qu'ils m'en est donné aucun avis.
-Les gendarmes craignent une révolte des travailleurs qui pourrait se propager à la population locale et aux condamnés.
-Je pense que les difficultés qu'éprouveront dans le pays ce qui se sont jetés dans la campagne dont il ne parle pas la langue........
Éditions : Keltia Graphique. (2003).
En italique, les correspondances de l'époque.
Deux ouvrages sur le même sujet chez le même éditeur :
Bagnards en cavale de Jean KERGRIST.
Charles Beslay, du canal de Nantes à Brest à la Commune de Paris de Philippe RICHIER.
Plus de renseignements sur le site de Jean Kergrist, ici.