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Comme des larmes de sang.
Louis POULIQUEN.
Note : 4 /5.
Pâques sanglantes!
Troisième ouvrage de Louis Pouliquen à figurer sur ce blog. J'ai cherché ce livre pendant quelques temps, mais la patience est, parait-il, récompensée! Beaucoup d'écrivains bretons ont écrit sur l'Algérie, je pense en particulier à Xavier Grall et à Pascal Rannou dans son roman « Sentinelles de la mémoire »* .
Un homme décide de partir quelques jours en Algérie, là où vingt ans plus tôt, il avait participé, comme médecin appelé sous les drapeaux, à ce que l'on nomme, par un doux euphémisme « Les évènements d'Algérie ». Il emmène avec lui, Thomas, son fils, qui connaîtra enfin, la vie de son père, médecin appelé dans le sud algérien . Tout commence un dimanche de Pâques, un vieil homme arrive pendant les cérémonies militaires, il veut du secours pour les enfants du village qui ont de fortes fièvres. Le convoi part très rapidement ; un jeune appelé, près de son retour en France, incite pour en être, le narrateur lui cède sa place . Il ne sait pas encore qu'il vient de sauver sa peau. En effet, les quatre hommes du convoi sont retrouvés morts dans le village désert, détail sordide : leurs yeux ont été arrachés de leurs orbites. Bulow, le commandant du régiment de légionnaires reconnaît la signature de Ben Larbi, un rebelle que l'on pensait mort!
La chasse à l'homme peut commencer, elle sera implacable et tous les coups seront permis, même les plus ignobles, et dans chaque camp. Ben Larbi sera capturé, et le narrateur chargé de le remettre en état pour le livrer aux tortionnaires de service. Le jeune médecin et Ben Larbi apprécieront la compagnie l'un de l'autre, mais hélas, où sont l'humanitaire et la compassion dans ces jours troublés...?
Le narrateur, comme beaucoup de jeunes hommes, se trouve mêlé à des évènements qui ne le concernent pas, beaucoup d'appelés du contingent étaient hostiles à cette guerre, ainsi que la majeure partie de la population française.
Son fils, Thomas, avec l'insouciance de sa jeunesse, pense que son père a eu de la chance de vivre de tels moments. Mais comme beaucoup d'hommes qui ont participé à ce conflit, son père n'en parlait pas.
Glénan, le médecin chef, est un homme bon, mais il a aussi quelques fantômes à l'esprit : sa fille qu'il n'a pas revu depuis des années, et surtout, il repense à ce soldat vietnamien qu'il a soigné pour le livrer à ses bourreaux! Et cet homme lui a craché au visage, chose qu'il ne peut effacer de sa mémoire.
L'aumônier, natif d'une île finistèrienne, est un personnage entier, mais lui aussi s'interroge sur le bien fondé de la politique française et la pérennité de sa foi! Lui, comme tous les autres, pense que le désert rend fou!
Bulow, légionnaire, rescapé de tout, de la Russie où il servait dans l'armée allemande, de l'Indochine où on le croyait mort. Soldat implacable, il est un grand connaisseur de poésie, mais parfois certaines nuits, ses fantômes le rattrapent, alors la Suze est le seul remède. Il a juré d'avoir la peau de Ben Larbi, car tuer un homme est une chose que tout soldat accepte, mutiler les cadavres est contraire à son éthique militaire.
De Montorgueuil, le bien nommé, commandant de la base, sorte de patriarche, aimant le faste, les défilés, et la rigueur. L'archétype du militaire à l'ancienne, n'ayant que mépris pour les appelés, qui pourtant meurt aussi au combat. Un personnage comme on en rencontrait souvent dans l'armée, aristocratie désargentée, les filles étaient religieuses, les garçons militaires!
Ben Larbi, le rebelle, homme intelligent, et travailleur, fut élevé par un riche colon, propriétaire terrien qui pensait lui confier la gestion de ses biens, mais son entourage s'y opposant, Ben Larbi fut remercié du jour au lendemain. Beaucoup pensent que sa haine est née ce jour précis!
Peu de femmes, Agnès, fille de Glénan, que le narrateur a croisé pendant ses études, et Isabelle de Vieilleville, fille du propriétaire terrien qui a permis à Ben Larbi de poursuivre des études.
C'est très bien écrit et plein d'humanité, Louis Pouliquen aborde le problème du personnel médical en temps de guerre, soigner un homme pour le torturer et le tuer! Quel est l'intérêt humain de ce genre de pratiques, à quoi cela sert-il de sauver un homme de la mort pour l'envoyer vers une fin inéluctable et souvent très douloureuse!
Extraits :
- De la poitrine ou peut-être du flanc coulait une tache brune qui se répandait sur le sable. Dans l'air chaud, flottait une odeur fade.
- Les vents de l'horreur s'étaient levés et le souffle de sauvagerie passait sur Tarouat.
- Il détestait l'agitation et les discours qui s'en suivaient et qui trop souvent, révélaient la médiocrité des hommes.
- Ce pays m'avait envouté. J' avais, en arrivant ici voilà plus d'un an, bu le philtre de la passion.
- « Ici tout se dilue. C'est le pays de la démesure ».
- Il devait tenir de ses ancêtres ce goût immodéré du faste. De Montgorgueil était à son affaire.
- Les autres- simples appelés du contingent- jouaient les parents pauvres comme ces pièces rapportées lors d'un mariage et que l'on accueille du bout des lèvres dans les familles.
- Un silence de mort régnait. Ici, toute vie avait depuis bien des années disparu.
- « Martyre ? Maudite ? Ne sait pas! Mieux vaut oublier tout ça, n'est-ce pas ? »
- « Oui, mon vieux, nous les préparons pour la mort ».
- « Si la chance nous aide,il guérira avec un peu de séquelles .»
- « Des séquelles ? Mon vieux, il n'en aura jamais. »
Éditions : Éditions du Liogan (1995)
*Chronique ici.
Autres chroniques de l'auteur:
Mon vieux grenier en Bretagne,
ici.
Les marées d'équinoxe,
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