La Peine du Menuisier.
Marie Le GALL.
Note : 5 / 5.
Un silence de mort.
D'abord je tiens à remercier la charmante personne qui m'a offert ce livre. Je pense qu'elle se reconnaîtra. Ce premier roman très bien écrit de cette professeur de lettres, née à Brest, est à mon goût d'une lecture, je dirais, éprouvante. Cette chronique a été particulièrement difficile à faire, j'ai plusieurs fois envisagé de ne pas parler de cet ouvrage. Contrairement à mon habitude, elle fut faite sur plusieurs jours, ne sachant pas vraiment quoi dire! Chaque fois que je lis ce genre d'ouvrage, je me pose la question : est-ce que être imprégné de culture bretonne fausse mon jugement?
Marie-Yvonne Le Gall parle de sa vie, sorte de quête de sa famille et de son identité. Elle passe son enfance entre deux maisons, le « Penn-ti » des vacances et l'appartement brestois. Une enfance entre un père taiseux à l'extrême, une mère accaparée par Jeanne la grande sœur démente, et une grand-mère.
Les morts sont plus présents que certains vivants, les photos des défunts dans leurs cadres en bois sont des figures familiales : René-Paul, le frère mort, le grand père, Prosper. L'Ankou est un personnage familier dans la famille. Son enfance se passe, à pas lents, comme dans une procession avec les membres de sa famille, quelques amies, des voisins pas plus liants que la famille, bref une vie grise et monotone. Parfois au court de certaines discussions entre adultes, elle apprend certains événements que l'on semble taire volontairement. Existe-il autour d'elle des secrets qu'elle ne doit pas connaître? Y aurait-il aussi quelques cadavres dans les placards? Pourquoi son père est-il silencieux à ce point? Que veulent dire ces discussions en breton entre lui et ses frères? Sa mère sait, mais elle se tait! Ses oncles accepteront-ils de lui révéler la vérité? Le temps presse, l'Ankou et sa charrette sillonnent les chemins, les anciens meurent, bientôt plus personne ne saura!
Le Menuisier, que cache-t'il derrière son assourdissant silence? Quels secrets se cachent sous ce silence ? La mort le délivrera-t'elle enfin? Mais il sera silencieux jusqu'à la tombe.
La narratrice, Marie-Yvonne Le Gall, une vie dans un monde de silence, dire qu'elle fut la bienvenue dans la vie du couple serait mentir. Sa mère, Louise, refuse d'aller voir la « faiseuse d'ange », malgré son âge et qu'elle doive également s'occuper de Jeanne, sa fille ainée âgée de 19 ans et démente. Elle est secondée par la grand-mère Meli, veuve vivant avec eux. Elle est également entourée de tous les êtres disparus,de Denis, celui qui reste le premier souvenir de la narratrice aux autres dont elle va connaître leur existence au fur et à mesure de sa vie, René-Paul, le frère décédé, François, l'oncle mort des fièvres en Guinée, le grand-père, Prosper, Louis, revenu de la grande guerre, mais pas pour longtemps.
Une très belle écriture, avec une qualité que j'aime beaucoup, la pudeur, les sentiments retenus, certaines choses doivent rester enfouies dans le passé. Une histoire en forme de puzzle avec une chronologie pas toujours respectée.
En filigrane de cette histoire, ce livre est aussi un hommage à la langue bretonne et un grand regret pour moi, c'est de ne pas l'avoir appris. Étant de la même génération que l'auteur, j'ai comme elle, il me semble, le sentiment d'un manque, cette part de ma culture qu'il était, à un certain moment de l'histoire, interdit d'apprendre sous peine de punitions scolaires.
Souvenirs personnels, une tante maintenant décédée, dont le mari est mort des « fièvres » lui aussi dans un hôpital, il est enterré à Paimpol. Souvent l'armée était la seule solution pour les garçons.
Une photo trouvée par la narratrice, j'ai chez moi un cliché de ma grand-mère, qui devait avoir une douzaine d'années, avec ses parents et ses frère et sœurs. Tout le monde est endimanché, les femmes en coiffe, la pose est solennelle, l'air un peu apeuré. Souvenir également, ma mère traçant une croix sur le pain avant de le couper, ou la vaisselle de « Quimper ».
Une touche de gaîté, Le Capitaine Troy sur l'écran noir et blanc de la télévision, une maladresse de jeunesse, mettre le sac qui contient les pinces à linge dans le bouillon du « Kig-ha-fars » à la place du sac contenant le fars! Heureusement à cette époque, les pinces à linge étaient en bois.
J'ai pensé en lisant cet ouvrage à un autre traitant un peu du même sujet « Sentinelles de la mémoire » de Pascal Rannou, qui pose également la question : pourquoi chercher si loin?
Comme je l'ai dit plus haut, un livre dur comme ses personnages, une lecture éprouvante, mais un très bon moment littéraire.
Extraits :
- Je suis née à quatre ans dans un face-à-face foudroyant avec la mort. Rescapée, je ne sais comment.
- La mort était omniprésente dans nos vies. On était toujours en deuil de quelqu'un.
- Ces morts n'avaient pas été mes vivants.
- À nous voir ainsi rassemblés, on aurait presque pu croire que nous étions heureux.
- Je suis née d'un face-à-face avec un enfant mort. Sans doute ce jour-là, cet été-là, je suis morte pour la première fois.
- On ne disait pas des handicapés. Louise disait « des innocents », mot pudique et douloureux qui renvoyait à l'enfance et à la volonté de Dieu.
- En province, le dimanche est très proche de l'idée que l'on peut se faire du néant.
- On ne disait pas la plage, mais la grève.
- Ma tête est vide. Où sont camouflés les souvenirs et pourquoi ont-ils peur ?
- Pour remplacer les cadres et les morts, j'avais les vieux. Ça changeait.
- C'était interdit pour moi, le breton, la langue des pauvres paysans, ceux qui n'avaient pas d'instruction. Il fallait en avoir! Oublier tout ça, ce parler inutile !
- Il revenait naturellement à leur enfance, à leur terre, à leur identité. La langue était ce lien indéfectible qui les unissait.
- Les fantômes avaient des coiffes et des sabots, de la terre sur les mains, une langue qui n'était pas la mienne. On m'avait amputé d'un monde sans lequel je ne pouvais me construire.
- On dit les Bretons fiers et taciturnes. Plus ouvert que le Menuisier, Jean semblait assez bien connaître la loi du silence quand il le fallait. Lui aussi pouvait s'emmurer, je n'insistais pas, probablement parce que je leur ressemblais trop.
- «  Je vous tue tous » dit l'Ankou sur l'ossuaire dans le cimetière de La Roche-Maurice. Où sont les morts ?                  
Éditions : Phébus (2009)
L'avis (autorisé) de Cuné, ici.
Et celui (non moins autorisé) de Cathulu, ici