Jacq

Ma langue au chat.
Angèle JACQ.
Note : 4, 5 /5.
Et ma langue à la poubelle.
Ma langue, Maman, pitié pour elle.*
Après avoir fait la connaissance de l'auteur, et ensuite lu son livre « Le Voyage de Jabel » (et d'avoir beaucoup aimé), je l'ai conseillé à une amie du club de lecture de la médiathèque de Lorient, puis à mon épouse (avec un succès que je n'attendais pas), et donc je continue sur ma lancée.
L'auteur qui milite depuis des années pour la langue bretonne nous raconte ici les aventures (et les avatars de Marie) à qui on fait comprendre que sa langue, celle de ses parents, de sa famille et de ses voisins, est interdite, au nom de la France, « Une et indivisible ».
Ce livre commence par un repas crêpes chez Marie, Frañseze, la grand mère maternelle nourrit son monde, dont la petite Marie. Nous sommes durant la seconde guerre mondiale, les hommes sont au front, les nouvelles sont rares, mais les crêpes sont bonnes, en plus du mode de fabrication, nous avons le droit à une leçon de choses (en breton évidement) plantinn, pilig, rozell, spañell. Quelques pages plus loin dans la ferme, la grand mère commence la fabrication du beurre salé, cela va de soi! Avec encore un vocabulaire précis laez-ribot, an aman kozh, etc...
Mais la vie n'est pas toujours aussi gaie, le village est occupé, un oncle de Marie qui s'est évadé serait de retour au pays, ce qui amène la Gestapo à fouiller la maison. Marie commence l'école à Quimper et habite chez une tante, puis elle accompagne sa mère qui a des problèmes de santé à Chambéry. Alors commence la grande découverte, le français! Et toutes les complications qui en résultent : certaines traumatisantes pour ces enfants qui apprennent à écrire dans une langue qui leur est inconnue, avec une grammaire différente, loin de leur environnement avec de longs trajets à pied.
Marie se pose des questions. Comment peut-on conjuguer le verbe « Manger des pommes » au présent en plein coeur de l'hiver, alors que cela fait très longtemps qu'il n'y a plus de pommes? Mystère de l'école! Le temps passe, les saisons s'écoulent, les nouvelles du front arrivent au compte gouttes. Mais malgré tout, les langues vont bon train avec des expressions savoureuses, ainsi cette femme qui est supposée avoir fricoté :
- La jeune fille de Gêrvoc'h porte de la nouveauté.
Et de qui serait l'enfant?
Ou cette autre :
-Elle festoie avec son grand valet...et selon ce que j'ai entendu, il lui a embelli le vaisselier!
Les gens sont médisants, mais les réflexions imagées !
Et le cycle de saisons continue, on tue le cochon, et nouveauté il faut faire son propre savon, les chevaux sont réquisitionnés. Par un heureux concours de circonstance, celui de la ferme boite bas! Un clou mal placé dans le fer, qui lui sera retiré dès qu'il sera refusé par l'armée allemande.
La guerre, ce sont aussi les morts, ce prisonnier qui rentre au village juste pour mourir, l'oncle Yann-Reun aussi décédé au loin. L'amnistie approche, des survivants reviennent.......
Les personnages les plus importants sont les femmes restées au pays, les générations cohabitent plutôt bien, la grand-mère Frañseze est la pierre angulaire de la ferme, grande travailleuse. Elle est également celle qui doit transmettre le savoir à sa petite fille, pas le savoir des manuels scolaires, mais la langue et les traditions.
Marie ne l'entend pas vraiment de cette oreille, pleines de choses lui paraissent incompréhensives. Tous ces problèmes d'adultes, la guerre, elle voit le monde changer, mais elle ne connaissait pas beaucoup celui d'avant! Anna, la mère de Marie est éclipsée par Frañseze , ainsi que les autres femmes de la famille, Gaet, la grand-mère paternelle, Mar'janig, la tante.
Le ton dans ce livre est évidement plus grave que dans « Le voyage de Jabel ».
Le problème de bilinguisme est clairement posé pour une enfant qui ne comprend pas les interdits. Français à l'école, breton à la maison, ce qui en soi était normal. Ce qui l'était moins, c'est la répression intensive qui sévissait dans les écoles laïques, qui interdisaient tout usage du breton. Cela, même dans les cours des écoles, alors que depuis des années, ces enfants ne se parlaient que dans cette langue. Ce que personnellement je reproche à ce système, c'est le côté humiliant et méprisant des méthodes employées. Cet appel à la délation, tu dénonces un petit copain et c'est lui qui porte la vache autour du cou. Et gare à celui qui la portait le vendredi soir!
Un très grand roman qui nous plonge dans la vie d'une ferme pendant la guerre. Ce livre a un côté documentaire et militant, qui, de mon point de vue, laisse (et c'est ce qui lui donne de la valeur) une part restreinte au côté romanesque, sauf dans sa seconde moitié.
Ce livre commence par un long poème bilingue :
E kriezh ar boem spered....
(Au coeur du sillon de l'esprit...)
Extraits :
- Pour qu'elle puisse s'adapter au plus vite , il faut absolument que vous cessiez de lui parler breton à la maison.
- C'est ainsi que Marie, entre pain-beurre et tartine de compote de pommes chaudes, entra à nouveau en bretonnitude.
- Ceux qui parlent français disent Yves à la place de Youenn. Ainsi Yves, c'est Youenn, ton père, expliquait Anna.
- Et elle sut dire « adieu » selon la coutume de Savoie comme auparavant elle bretonnait « kenavo »
- Passées les tempêtes des mois noirs, le cidre prenait corps et fermentait tout ce qu'il pouvait dès janvier.
- Comment auraient-ils pu faire autrement ? Ils ne possédaient que ces mots et.... n'étaient pas muets.
- Chez les autres, les choses n'ont pas le même goût.
- Frañseze avait fermé les yeux et la porte de sa bibliothèque orale, emportant pour toujours son monde fabuleux.
-Ar wetur-dre-dan- la voiture par le feu- avait eu raison de la liberté de Marie parmi ces bêtes.
Éditions : Éditions du Palémon. (2002)
*Gilles Servat, « La leucémie bretonne ».
Autre chronique de cet auteur : Le voyage de Jabel.