Triste flic.
Hugo HAMILTON.
Note : 3, 5 / 5.
L'Eire de l'ère moderne!
Nous retrouvons Pat Coyne, égal à lui-même, pas patibulaire, mais plutôt pathétique. J'aime bien les romans noirs de Hugo Hamilton, j'ai beaucoup apprécié « Déjanté », ce livre en est la suite. Mais disons tout de suite, je n'y ai pas trouvé les mêmes qualités.
Pat ronge son frein au pub, il n'est pas sorti indemne de sa dernière enquête . Il commande du gin-tonic, boisson favorite de son épouse Carmel en espérant que, miracle, celle-ci pousse la porte. Mais le miracle n'arrive pas. Pat et Carmel sont en effet séparés depuis plusieurs mois. En plus celui-ci, qui ne travaille plus, se complaît dans son malheur, malgré une thérapie qui est censée le guérir. En plus de tout cela, son fils Jimmy est accusé de meurtre ! Et il se trouve que l'homme assassiné voulait parler à Pat le soir de sa mort! Cela concernait un bateau le « Lolita ». Sur les quais du port de Dublin, il semble se passer des choses pas très nettes, même noires comme de la Guinness, dont l'auteur parle comme d'un lait noir crémeux. Des pêcheurs qui ne pêchent plus, mais qui sont devenus passeurs d'émigrés clandestins, un homme travaillant au port est retrouvé noyé. Jimmy, digne fils de Pat, ivre mort ce soir là, et qui laisse des traces de son passage. Un gros sac plein de dollars a disparu, et pour les passeurs, pas question de s'en passer de ce fric, alors il cherche. Ajouter, une roumaine prise la main dans le sac, pour le vol de cet objet et de sous vêtements (vert) dans un grand magasin. Bref une belle embrouille, avec au milieu Pat Coyne tentant de renouer avec Carmel!
Une Irlande qui en peu de temps est passée de pays d'immigration à celui de pays d'émigration, de nation pauvre à nation « riche » avec tous les risques que cela comporte.
Pat Coyne, lui, traîne, dans l'ordre ou dans le désordre, sa solitude, sa carcasse, son QI un peu faiblard, sa gueule de bois etc.... Il aimerait lui aussi batifoler, mais le coeur n'y est pas, et il n'est pas dit que Corina, belle roumaine sans papier, soit prête à ce sacrifice. Car dans l'état où est Pat, c'est vraiment un sacerdoce! Alors, il se venge, téléphone en pleine nuit à son directeur de banque, défonce l'entrée de la villa du conseiller municipal! Et en plus, il faut convaincre la police que Jimmy n'est pas un assassin!
Carmel, devenue guérisseuse grâce à des galets, permet à un conseiller municipal de ne plus avoir de douleurs dans le dos! Ce qui lui donne des envies de batifolage, et Carmel s'y prête bien volontiers.
Jimmy, lui, un soir de bringue, se retrouve avec un sac plein de dollars, et quelques personnages louches qui ont des comptes à lui demander, ces comptes de préférence en monnaies sonnantes et trébuchantes (ce qui est difficile pour des billets!)! Comme sa mère, il batifole avec une infirmière, mais Soeur Agnès arrive au moment crucial! Le voilà exclu de l'asile où il avait trouvé refuge. Ce qui d'ailleurs est absolument normal, un asile sert souvent de refuge! Alors il se réfugie chez l'infirmière, c'est normal, il est blessé.
Une famille où les échanges verbaux entre Pat et Carmel ressemblent au « Dialogue des carmélites » revu et censuré par la très catholique église d'Irlande!
On trouve aussi quelques marins pour qui l'argent n'a pas d'odeur, enfin plus celle du poisson, mais celle de l'émigration clandestine. La belle Corina, roumaine, en fait partie, les marins lui feraient bien faire le plus vieux métier du monde pour rentrer dans leurs fonds (marins). Même si au fond de tout cela, il y a beaucoup de vase! Et la seule personne qui peut l'aider est ce bon vieux Pat!
L'auteur, comme certains de ses compatriotes, dresse un portrait très peu flatteur de l'Irlande moderne. Un monde où l'argent est devenu facile, une perte des repères traditionnels, un pays passé trop vite de la misère à la richesse. Mais cette époque n'est-elle pas finie?
Les romans d'Hugo Hamilton possèdent une bonne dose d' humour noir et décapant. Un héros (ou antihéros) attachant, style Pierrot lunaire, se croyant chargé d'une mission divine, nettoyer Dublin de tous ses mauvais garçons. Un peu comme certains livres de Ken Bruen, l'intrigue est assez mince, car par le truchement de son personnage principal, Hamilton nous parle de cette Irlande moderne dans laquelle il ne se reconnaît plus. Quelques pages sont « succulentes », par exemple celles où tous les protagonistes du livre déjeunent en même temps, seuls ou accompagnés, dans des lieux différents, et évidement chacun selon ses moyens!
Hugo Hamilton, souvenirs de jeunesse oblige, emploie souvent le gaélique!
Extraits :
- C'était maintenant une créature solitaire. Un dissident du bloc des heureux.
- On était nulle part. Une arrière-cour de la ville, nue et désaffectée.
- Tout changement dans son pays, tout menu signe de progrès constituait une agression à son égard.
- Une lamentation dont Coyne avait hérité. L'écho solitaire du gaélique balayant les côtes du Connemara.
- Jamais on ne reverra nos semblables*.
- Ces gens-là ne connaissaient pas la différence entre les danses irlandaises et le haka des Maoris.
- L'amour, c'était facile. Parler, plus difficile.
- Coyne était un paradoxe ambulant.
- Go dtachtfaidh sé thú! Étouffe-toi avec !
- On se serait cru dans l'Irlande de jadis, quand un visiteur changeait tout**.
- L'ennui, c'est que Carmel n'avait plus envie qu'on vienne la sauver. Elle avait été séduit par la nouvelle Irlande.
- Le pays entier passe tellement de temps à s'encenser qu'il finira par étouffer.
Éditions : Phébus (2008)
Titre original: Sad Bastard.
*Référence à Flann O'Brien qui dans « Le pleure misère » emploie souvent l'expression « jamais on ne reverra nos pareils ».
**Référence à John M. Synge. Dans « Le baladin du monde occidental » ou l'arrivée d'un beau parleur va changer la vie dans le village.
Autres chroniques de cet auteur :
Déjanté
Le marin de Dublin