CHRONIQUE N° 600.

Mon vieux grenier en Bretagne.
Louis POULIQUEN.
Note : 5 /5.
Aux temps anciens, dans le vieux pays.
Ayant fait la connaissance de cet auteur à Carhaix et ayant trois de ses livres dans ma bibliothèque, j'ai d'un seul coup eu envie de les lire. Ce titre estampillé « Récits » sert de lien entre un homme et ses cinq petites-filles, « Les mignonnes » si bien nommées. Louis Pouliquen est né en 1933 à Saint-Thégonnec (Finistère) dans une famille de gens de la terre. Médecin il passera une grande partie de sa vie à Paris. Il commencera sa carrière d'écrivain à 57 ans.
Vingt récits donc se rapportant soit à un fait, soit à un souvenir, des tranches de vie bien ordinaires, mais des moments magiques pour ceux, qui comme moi, ont connu ce genre de situations.« Le champ du cheval », un homme laboure un champ, il est avec ses chevaux, ses complices depuis des années. Au loin un train passe, l'homme le prendra tout à l'heure. L'exil, Paris, les souvenirs remisés au grenier. Remisés seulement, pas enfouis, ni oubliés, mais toujours vivaces. Dans « Je l'ai retrouvé », il nous explique que ce grenier n'est pas forcément un lieu, mais parfois un coin de sa mémoire!« Ar Mignoned » nous raconte un dimanche en famille, la messe du matin, le repas, puis enfin le repos, les visites, les recherches pour savoir si les gens qui partagent la tablée sont de la famille ou pas? Les friandises achetées à l'épicerie du village, dont la patronne arbore fièrement sa coiffe. Autres rites, la visite aux champs, pas pour travailler, mais par respect de la terre. Peut-on aimer la terre perché sur un tracteur avec un walkman sur les oreilles?
Les titres des chapitres m'évoquent pleins de souvenirs dans mon grenier personnel.
« Les ciels », oeuvre d'art en perpétuel changement ; « Les noms propres » au son souvent rocailleux ; « Le Diable et le Bon Dieu », cela représente quoi pour un enfant :
- « Bref, le Bon Dieu repoussait, le Diable attirait. Rien n'était simple ». « Le Diable parlait le français », ce qui laissait les petits bretonnants perplexes ! Et la querelle des écoles!
Car le mot guerre est réservé pour les chapitres suivants : « La guerre » et  « La guerre toujours ». Les divers occupants , anglais, allemands, divers peuples d'Asie et les américains, enfin pour ce qui sera « Le Livre de la Diaspora » et la fin du vieux pays. Le monde moderne balbutiant entre dans la danse, les traditions reculent, s'effacent et disparaissent.
« Des métiers qui ne sont plus », Ar Pilhaouer, le chiffonnier est la traduction la plus proche, marchant ambulant. Le tueur de cochon qui officiait de ferme en ferme, menuisier, forgeron, maréchal ferrant, etc... « Les battages », dur travail, mais fête merveilleuse. « La langue du vieux pays » commence par cette phrase :
- Ce fut bien avant la guerre que celle qui fut déclarée à la langue de chez nous débuta.
« Les veillées », derniers soubresauts d'une civilisation qui se meure, et plongée dans l'histoire d'une famille.
Aline, Louis-François, les parents, Julie, Anne et Camille, Sophie et Agathe « Ar Mignoned ».
Les anciens aux noms fleurant bon la Bretagne, Chin Yvon ar Cosquer, Albert ar Kerlivit, Saïk ar Chapel, Diaoul Kamm, Job, Françan, Françis, Louis et tous les autres. « An Tad » littéralement « Le père », le conteur, la mémoire vivante de la famille. Patriarche imposant, mais plein de sagesse et de malice, Yves, le dompteur de vent!
Un très beau livre qui, sans aucun passéisme, nous met en phase avec un monde perdu. Les séquelles du remembrement ont transformé la topographie bretonne, adieu bocages et chemins creux, adieu broussailles et talus. Le profit avec la complicité d'une partie de la population est passé par là.
Reste la culture, pas maraîchère, l'autre, celle que nous avons en nous. Même si toutes les tentatives pour la sauver ne sont pas exemptes de reproches, elle existe. Un exemple m'a beaucoup touché : il y a quelque temps, un adolescent attendait le bus, il portait un tee-shirt noir à l'effigie d'un groupe de hard-rock, mais il avait sous le bras un biniou décoré des drapeaux breton et irlandais. Jeune homme, si vous me lisez, je vous remercie.
Un livre qui se veut un hommage à un art de vivre, et aussi que l'on rende justice à un monde dont la disparition a été programmée en même temps que celle de sa langue.
Merci Monsieur Pouliquen pour cet énorme coup de coeur.
Extraits :
- C'est le temps de l'inventaire.
- La plaine à pleurer ou à se révolter.
- Et durant le sermon du haut de la chaire nous étaient versés ces mots : breudeur kaer, mignoned kaer, chers frères, chers amis.
-...nous étions tous cousins. A la mode de chez nous.
- C'est dimanche aujourd'hui, au vieux pays.
Il a perdu ses habits de dimanche.
- Ploucs, disait-on à la ville et je fus traité de fils de ploucs. Pour cette injure et pour eux, souvent, je me suis battu.
- Nous entrions dans les mois noirs.
- Raconte-nous, Grand-Père, les chemins creux...
- Et la langue de France, car elle aussi est sortie vainqueur de ce combat.
- Débutèrent les années de la grande diaspora bretonne.
- « Encore un coup à boire.... Du gwin ruz pardieu, et le verre à ras bord...! »
- Derniers soubresauts de la résistance, ou premiers succès de la reconquête?
- Alors sans télévision notre soirée était merveilleuse!
- La mer était une étrangère à ce peuple de paysans.
Éditions : Coop Breizh (2001)