Rue Barbare
David GOODIS.
Note : 5 / 5.
Cloaque...cloaque...cloaque!
Pendant quelques temps, j'ai lu beaucoup de romans noirs américains, en particulier David Goodis et Chester Himes, ainsi qu'un dénommé Carter Brown, qui avait un côté plus humour au ras des pâquerettes. Ce temps là est loin, mais pourquoi pas revisiter certains classiques comme ce roman. J'ai également de vagues souvenirs du film de Gilles Behat avec Bernard Giraudeau et Bernard-Pierre Donnadieu.
Un lieu, une rue sordide où rien de pousse, sauf la misère et la loi des plus forts. Un quartier sinistré avec une population apeurée, brisée moralement et physiquement. Hagen et son gang sont les maîtres des lieux.
Un soir, Chet, qui tente d'avoir une vie normale, aide une jeune chinoise qui vient d'être agressée à se relever. Il vient de tirer un trait sur sa tranquillité en se mettant Hagen à dos. Et comme ils furent amis naguère, celui-ci veut lui donner une leçon, et faire comprendre que Chet fait maintenant partie de « L'organisation ». Hagen donne rendez-vous à Chet dans un bar qui lui sert de quartier général, la soirée se termine mal, une bagarre éclate et Chet est sérieusement tabassé. Hagen montre sa puissance et son pouvoir, et pense avoir maté Chet. Celui-ci pense quitter cette rue, partir loin avec son épouse, oublier, laisser cette jeune chinoise entre les mains d'Hagen, son tortionnaire. Sam, qui tient une gargote dans la rue, n'accepte plus cette situation, que cette jeune fille soit séquestrée au bon vouloir d'une brute épaisse ; il tente de convaincre Chet de l'aider....
Chet Lawrence se veut neutre, presque transparent. Il a vu et participé à trop de violences. Il a regardé des hommes mourir, des femmes se faire violer, il a bu et participé à la sauvagerie ambiante. Il connaît ses réactions passées, les moments où il devenait incontrôlable. Sa vie de famille est pitoyable. Edna, son épouse qu'il a connu jeune, est une créature sans grâce. Sa famille habite avec le couple, le genre, fine fleur de l'humanité, on comprend mieux la phrase «famille je vous hais ». Imaginez, trois poivrots, le père soixante-treize ans essayant de coucher avec sa belle fille de trente ans. Il y arrive parfois quand celle-ci est assez saoule pour se laisser faire et que le fils encore plus ivre est tombé du lit!
Matt Hagen, ancien boxeur est une brute épaisse (au moral comme au physique). Contrairement à Chet, il ne cherche pas à s'amender, bien au contraire il est devenu le caïd du quartier, position dont il abuse. Il a pour bras droit Pancho, un lanceur de couteau froid comme l'acier de ses lames.
Sam, le restaurateur noir, incitera Chet à se ressaisir, il teindra tête à Hagen, même au péril de sa vie.
D'autres personnages hantent Ruxton Street. Bertha : Chet et elle se connaissent depuis l'enfance, est-elle amie ou ennemie si longtemps après ? Tillie, la prostituée obèse, et toute une faune de laissés pour compte, loin des richesses de la ville qui semble à la fois proche et très lointaine de ce quartier abandonné.
Une écriture sobre, mais de qualité, certains passages mériteraient la citation intégrale, comme la partie de dés qui opposent le père , le fils (désolé, le saint esprit n'était pas libre ce soir là) et la belle fille! Une rue vraiment pavée de mauvaises intentions, l'antichambre de l'enfer.
Le parcours de quelques hommes pour retrouver l'estime d'eux-mêmes en retrouvant leur dignité. Une belle leçon de courage dans un monde cauchemardesque. Un livre très dur qui amène très loin la perversion humaine et qui interroge sur un genre d'existence que peut avoir une population vivant dans une misère absolue. Une réussite avec un constat social et moral d'une société à la dérive.
Extraits:
- Elle faisait de son mieux avec ce qu'elle avait. Parfois même il l'aimait.
- Tous les trois, père, frère, belle-sœur, tous à mettre dans le même sac.
- Un type intelligent ferait ça, et tu n'es pas un type intelligent.
- Au fond, tu es resté un membre de la bande, tu n'as jamais été rien d'autre : rien qu'un voyou de Ruxton Street.
- Si tu n'es pas sur maintenant, tu ne le seras jamais.
- C'était déjà dur à l'époque, mais aujourd'hui c'est mille fois pire.
- Durant son adolescence, couverte d'acné, elle avait utilisé une lame de rasoir pour supprimer ses pustules. Depuis ce traitement, son visage ressemblait à une passoire. D'innombrables algarades dans Ruxton Street lui avaient laissé un oeil exorbité, un nez brisé et un menton sans contour bien défini.
- Il faut faire quelque chose pourtant. Garder la tête haute, un peu au dessus des autres.
- Tu appelles ça une vie? Moi j'appelle ça une mort lente.
- Tu es un veinard, tu n'as ni sensations, ni sentiments.
- Tu es l'homme d'inaction parfait.
- Il vaut mieux être enterré mort que vivant.
Éditions : Rivages/ Noir.
Titre original : Street of the Lost. (1952).
Ce livre est sorti pour la première fois en France aux Éditions Clancier-Guénaud en 1980 sous le titre très à propos d' «Épaves ».