Nouvelles histoires du Wyoming.

Annie PROULX.
Note : 3,5/5.
Feu, foin et fumée.
En février 2005, avant le succès du film Brokeback Mountain(et peut-être même avant qu'il soit tourné), je chroniquai « Les pieds dans la boue ». Et découvris à cette occasion Annie Proulx. Trois ans plus tard, on reprend les mêmes avec onze récits inédits. Avec le même bonheur?
L'enfer n'est peut-être pas fait pour durer une éternité. C'est la question que l'on se pose dans la nouvelle « Le trou de l'enfer ». Creel Zmudzinski est garde-chasse, sa cible les braconniers et les chasseurs stupides (eh oui cela existe, même outre-Atlantique). Sa dernière cible, un révérend californien qui, toute bonté chrétienne oubliée, vient de tuer une femelle élan , condamnant par là-même un jeune élan à une mort certaine. Inversant les rôles puisque normalement c'est l'homme d'église qui voue les mauvais chrétiens aux affres de l'enfer. Eh bien là, c'est le garde-chasse qui souhaite ce châtiment pour le chasseur sans coeur et sans permis. Et Dieu, allez savoir pourquoi, exauce le garde chasse! Une nouvelle du feu de Dieu!
« Reconstitution des guerres indiennes » est l'histoire d'une famille qui connaît la fortune et la gloire sur ce qui devait être des terres indiennes. Par un juste retournement des choses, des décennies plus tard, la veuve du dernier représentant du nom épouse un Indien. Retour aux sources?
« Le ruissellement du Wyoming », c'est l'expression d'une barmaid pour qualifier la façon dont certains hommes, vivant de petits boulots transforment le liquide qu'ils gagnent en liquide qu'ils boivent! Les petits ruissellements font les grands alcooliques.
« Un jeu traditionnel, le jeu du blaireau ». C'est un jeu idiot, il faut persuader ses interlocuteurs de l'imminence d'un évènement! Qui finalement n'arrive jamais.
« L'homme qui rampait hors de la forêt » est une des nouvelles les plus longues et les plus intéressantes. Un couple de citadins s'installe dans une région retirée du Wyoming, l'homme s'y plaît énormément, car il a conscience d'assister à la fin d'un monde et d'une époque. Il est écoeuré par le comportement des humains et leur cruauté envers les animaux, il est atterré en lisant que des familles chassent l'antilope en quatre-quatre. Sa femme ne supporte plus cette vie, le froid, la solitude, l'absence de contact humain. Le fait d'apprendre qu'il n'est pas le père de leur fille hâte la séparation.
Les hivers sont longs, alors, pour s'occuper, les hommes organisent des concours, par exemple celui qui aura la plus longues barbe au sortir de l'hiver, mais il y a toujours quelqu'un pour chercher des poux dans la barbe de l'autre!
Les titres de quelques nouvelles sont très énigmatiques : Quels meubles choisirait Jésus? L'homme qui rampait hors de la forêt.Un garde-chasse orphelin pense à la solitude d'un jeune animal dont un homme vient de tuer la mère. Une dynastie s'éteint, mais sans le vouloir elle redonne sa fierté  à une jeune fille qui redécouvre la civilisation indienne de ses ancêtres. Une femme cherche à sauver son élevage de chevaux, un camionneur cherche du travail. Pour l'un comme pour l'autre, ce n'est pas le moment de chercher une aiguille dans une meule de foin. En ce moment de sécheresse, le foin c'est de l'oseille!Une vieille femme reçoit une lettre, lui annonçant qu'elle doit toucher de l'argent, elle s'ankylose en remplissant le formulaire, se lève, tombe et se casse le col du fémur! Tout cela pour être victime d'une escroquerie.Toujours des récits âpres, durs, la vie est un combat. La nature et aussi les gens qui l'aiment ne supportent plus les tricheurs et autres tueurs. Ceux qui massacrent les animaux, dignes successeurs de ceux qui massacrèrent les Indiens. La sécheresse la plus extrême ruine les éleveurs , les hivers sont rudes et isolent les gens.
L'alcool est l'aide la plus courante et souvent les hommes en abusent. Des destins qui ne tiennent qu'à un fil, une vie se jouant sur un fait d'apparence anodine, mais c'est toujours la nature qui réduit l'espèce humaine au niveau d'une chose tolérée mais destructrice.
Un brin de poésie, parfois au détour d'une belle phrase :
- Sur la plaine d'une blondeur de whisky.
La magie fut moins forte que pour « Les pieds dans la boue » mais c'est un bon recueil.
Extraits:
- Au moment où ils quittèrent la prairie, on entendit clairement les appels pathétiques du jeune élan.
- L'homme semblait un cavalier-né, or il était allergique aux chevaux, ce qui était fâcheux à une époque où le cheval était le moyen de transport par excellence.
- Comme les dinosaures, les Bawls avaient disparu du Wyoming.
- ... elle semblait dire : ce sera un plaisir d'avoir un serpent à sonnette de plus dans la maison.
- Elle comprenait que son père était un faible. Tous ses choix s'expliquaient par sa passivité.
- Il se considérait comme un vrai éleveur du Wyoming. Il ne l'était pas, mais ses fils et petits-fils le furent.
- Le monde ancien avait disparu, il le savait.
- « Je te répondrai quand tu m'auras dit quel est le nom de mon véritable père ».
- Tout semblait toujours finir dans le sang.
Éditions :Grasset.
Titre original : Bad Dirt. Wyoming Stories 2. (2006)
Autre chroniques de cet auteur :

Cartes postales.
Les pieds dans la boue.
Noeuds et denouement.