L'épaisseur des âmes.
Colm TÓIBÍN.
Note : 3,5 / 5.
Au nom.... de la mère et du fils.
Colm Tóibín est un de mes écrivains irlandais préférés, je pense que ce recueil de neuf nouvelles est le premier traduit en français. Ici il analyse les relations parfois tendues entre mère et fils dans des récits relativement longs.
Par le choix délibéré de l'auteur de toujours présenter la même trame pour toutes les histoires, ce livre gagne en unité, mais traite toujours du même problème.
« L'usage de la raison », en lisant ce texte j'ai pensé à Martin Cahill, surnommé « Le Général ». Même personnalité énigmatique, gangster devenu personnage de légende. Son dernier vol est une réussite, mais certaines marchandises ne se vendent pas au coin de la rue.
« Une chanson », une nouvelle sur l'abandon d'un enfant par sa mère partie avec un autre homme. Mais également un hommage à la musique irlandaise, à ses chanteuses gaéliques qui perpétuent une tradition orale dans des pubs retirés. Il évoquait déjà ce genre de rencontres dans « Bad Blood » ayant un soir entendu chanter Maighread Ní Dhomhnaill dans un pub le long de la frontière. A lire et à écouter.
« Le ticket gagnant », une mère veuve avec trois enfants, une supérette et plein de dettes!. La vie est dure dans un petit village où tout le monde se connaît, l'argent manque, elle est obligée de passer un peu dans l'illégalité, mais un jour un représentant va lui donner la clé de la réussite et de la fortune. Mais il y a un prix à payer, rien n'est comme une mère le désire.
« Famous Blue Raincoat », le progrès qui permet de transformer de vieux disques en CD, rappelle à une femme sa brève carrière de chanteuse, et le drame qui en résulta.
« Un prêtre dans la famille » fait partie d'une idée de la respectabilité irlandaise de jadis,
- "
un puits dans la cour, un taureau dans le pré et un prêtre dans la famille"
Quant est-il maintenant?
« Un trajet » est le voyage d'une femme et de son fils en voiture. Elle devant, lui sortant de l'hôpital pour dépression nerveuse, derrière, comme pour marquer le peu d'intimité entre eux, la fumée des cigarettes de l'homme crée un brouillard qui les enveloppe, chacun dans ses préoccupations.
« Trois amis » dont l'un deux vient d'enterrer sa mère. La vie reprend le dessus! Pour oublier, une nuit de musique de drogue, d'alcool et de sexe, est-ce la solution?
« Un job d'été » est une chose que tout jeune a besoin un jour ou l'autre, mais quand cela contrarie la mère de John, l'ambiance de la maison s'en ressent. John a l'habitude de passer ses vacances chez sa grand mère, qui vieillit inexorablement, ce sera peut-être son dernier été?
« Un long hiver » est la seule nouvelle ne se passant pas en Irlande, mais en Espagne, pas l'Espagne des cartes postales, mais celle des montagnes et de la neige, une femme quitte le domicile conjugal. Qu'est-elle devenue?
Un gangster dont le dernier butin lui brûle les doigts, une femme qui a constaté que toutes les musiques n'adoucissent pas les moeurs. Des personnages très souvent émouvants, gens ordinaires aux prises avec une vie qui parfois leur échappe. Un enfant adoré de sa grand-mère, un père mourant qui espère revoir son unique enfant, une mère qui attend la visite de son fils avant son procès, la vie simple avec la mort au bout du chemin.
Des paroles qui restent dans un coin de la mémoire ou des silences pesants, ce qui donne aux relations humaines toutes leurs difficultés et leurs charmes.Très belle écriture, très étudiée et agréable comme d'habitude. En plus des relations mère-fils, l'auteur parle de faits de la société irlandaise contemporaine, l'argent et la richesse soudaine, le catholicisme et ses dérives, la drogue et le monde politique.
La lecture de ce livre me repose la question sur l'écriture du roman et de la nouvelle, et des capacités des auteurs pour l'un ou pour l'autre des genres. Chez les écrivains irlandais, je dirais que John McGahern était aussi bon pour les nouvelles que pour le roman, Trevor William est un meilleur nouvelliste que romancier (tout en étant un très bon romancier). Suite à cette lecture, je crois que pour Tóibín, c'est l'inverse, ses romans sont meilleurs que ses nouvelles. Mais c'est un avis personnel, qui n'engage que moi!
Extraits:
- Un sourire, venant d'elle, était plus inquiétant qu'un regard noir.
- ...mais ce qui impressionnait surtout, c'était son naturel dans le maniement de la langue ; l'irlandais était sa première langue, comme elle aurait dû l'être aussi pour lui......
- Elle savait qu'il le savait ; il connaissait les allégeances de tout un chacun en ville.
- Elle était dans les coulisses avec son appareil photo, elle avait fini de photographier Planxty et concentrait son attention sur Tríona et Maighread Ní Dhomhnaill*.
- Je fais partie de ces mères qui préfèrent leurs petits-enfants à leurs enfants.
- La route n'était plus cette chose dissimulée, presque coupable, qu'elle avait été autrefois, comme dérobée à la terre alentour.
- Jusque-là, pensa-t-il, elle aurait pris plaisir à ces funérailles.
- Les noms irlandais sont les pires, Frances. On ne sait même pas comment les prononcer.
- Dieu vienne en aide à la femme qui t'épousera.
Éditions : Robert Laffont
Titre original: Mothers and Sons. (2006).
Lire la chronique de mon ami Eeguab, ici.
* Ces deux soeurs sont parmi les plus célèbres chanteuses gaéliques. Quelques-uns de leurs disques sont disponibles en France.
Autres chroniques de cet auteur :
Bad Blood
Le Bateau-Phare de Blackwater
Le maître
Désormais notre exil
La bruyère incendiée.