Virginie OLLAGNIER.
Toutes ces vies qu'on abandonne.
Note : 3,5 /5.
Le patient inconnu.
Lu dans le cadre du Prix « Cezam ».
Premier roman de cet auteur née à Lyon en 1970, qui sera demain, samedi 14 juin, l'invitée de la médiathèque de Lorient.
Nous sommes à Annecy, le 4 décembre 1918, la guerre est finie, mais pas son cortège d'horreur.Claire est novice et infirmière. Avec d'autres, elle accueille les hommes qui rentrent du front. Mutilés à jamais, meurtris pour longtemps certains de ces hommes ont tout perdu, d'autres retrouveront une famille, mais pour combien de temps? Un blessé semble abandonné, transi de froid, pas lavé, pas nourri, il est figé dans un état second. Claire s'en occupe avec l'autorisation du professeur Tournier, responsable du service psychiatrie de l'hôpital. Dans la poche de son manteau, elle trouve une adresse.Claire amène son patient à l'asile où il bénéficiera d'un traitement plus adapté. Il s'avère qu'il n'est pas évident pour elle de concilier sa vie religieuse et l'envie de soigner et d'en apprendre plus sur cet homme. Elle se rend à l'adresse qu'elle a trouvé, mais les personnes qu'elle rencontrent ne le connaissent pas. Le malade commence à parler, à bouger, mais qui est-il?
A ce moment du récit, en italique une autre histoire commence, apparemment sans rapport avec la précédente, mais les jours passant, pendant que Claire s'interroge sur sa vie, l'histoire et l'identité du malade se font jour.Dans une guerre, il y a les dommages visibles, les morts, les mutilés et ce que le politiquement correct appelle les dommages collatéraux! Les non pris en compte dans les « chiffres »officiels, et dans ce roman, l'auteur nous emmène dans ces familles dont un fils est mort, ou alors un père est revenu, mais la vie hélas pour eux ne sera plus jamais la même, sera-t-elle encore une vie?. Le malade, peu à peu, ouvre les yeux, puis parle, il se rappelle la guerre, ses amis, et surtout une mystérieuse « Anna ». Qui est cette femme et quel est son rôle dans l'histoire de cet homme?
Claire Brazier est toute jeune, dix-huit ans, elle aime son métier et son sacerdoce, elle espère devenir religieuse, donc son dévouement est absolu. Mais la discipline n'est pas une de ses qualités premières, les soeurs du couvent s'interrogent, elle-même se remet en question. La vie civile et la psychiatrie ne sont-ils pas également des domaines où l'on peut aussi rendre service!
Le patient est le narrateur de sa propre vie, grâce à ses souvenirs d'enfance et de guerre qui lui reviennent pendant son traitement et nous faisons petit à petit sa connaissance.
Le Professeur Tournier est un pionnier. Il aime Claire qui lui rappelle sa fille qui s'est suicidée en apprenant la mort de son fiancé au front. Volontiers blagueur, c'est un homme d'une grande humanité qui soutiendra la jeune fille dans la recherche de la vérité sur cet homme. Un grand personnage masculin, ce qui fait toujours plaisir!J'ai bien aimé les soeurs, seconds rôles , avec les infirmiers. Certaines bonnes vivantes et pleines de compréhension, d'autres plus strictes sur les devoirs religieux de Claire, mais toutes d'une grande honnêteté envers elle.
L'écriture est agréable et la lecture aisée. Il traite plusieurs sujets, les débuts de la psychiatrie, la fin de la guerre, mais le combat qui continue pour des centaines de traumatisés, et les interrogations d'une jeune fille, la religion est-elle sa véritable vocation?Il est à remarquer que ce roman se déroulant sur vingts jours, le récit est très concentré, donc sans temps mort, ni fioritures inutiles. Évidement le lecteur pense immanquablement au film « Le patient anglais». Un bon livre, que je n'aurais pas lu sans le prix « Cezam », car il est quand même loin de mes lectures habituelles.
Extraits:
- Elle se disait que l'hiver était la saison qui convenait le mieux à la désolation.
- Claire les laissa, deux êtres fondus, l'un contre l'autre, secoués par les mêmes sanglots, dans la même angoisse.
- De quelle couleur étaient ses yeux? Qu'avaient-ils vu de si affreux qu'il ne souhaitât plus les ouvrir?
- Il était submergé et devait faire le tri entre ceux qui simulaient et les « mentaux » comme il disait.
- La guerre flétrissait tout.
- Son désir d'aider, de participer avait été encouragé pendant la guerre. La paix lui sembla lourde de contraintes.
- Elle trouvait leurs gestes empreints de mysticisme et les siens brouillons.
- Tu as souffert. Il est temps de te pardonner. De pardonner.
- « Il a l'air si fragile, comme un oisillon géant »
- Le nom le plus étrange est de loin « cuisse-de-nymphe-émue ».
- Avec eux, elle se devait de construire de beaux lendemains, le pardon des peuples, seule cicatrice possible à la guerre.
Éditions : Liana Levi.
La chronique de Joëlle est ici, celle de Sylire .