Je suis morte et je n'ai rien appris
Solenn COLLETER.
Note : 5 / 5.
Sainte-Thérèse, priez pour eux!
Second roman de cette romancière finistèrienne. Et pour moi une découverte, et quelle découverte! Comment des humains, soit disant intelligents, future élite de la nation, peuvent-ils se comporter de cette manière et comment d'autres peuvent-ils accepter cela?
Laure est tout à son bonheur, elle est acceptée à Saint-Thérèse, école catholique de grande renommée, elle y rejoint Martin, son fiancé. En cette rentrée scolaire, le jour se déclinera de cette manière «  Tout à l'heure, il faisait beau » puis «  Tout à l'heure il faisait jour ».
Entre les deux, une coutume barbare, venant d'un autre temps, a commencé pour les nouveaux arrivés. Car malgré son interdiction, ici, au nom de l'unité, de l'entraide et de la discipline cette pratique semble tolérée, et même plus, encouragée. Les « bleus » sont livrés pendant une semaine à une bande de sadiques sûrs de leur impunité. Que la fête commence, les sévices sont compris dans les réjouissances !Laure, au cours de cette première nuit, voit un corps gisant par terre, il semble avoir été défenestré, elle pense à Leila, jeune algérienne, qui partage sa chambre. Elle tente d'alerter Martin, mais dans l'état d'épuisement qui règne personne ne l'écoute. Comme ils sont coupés du monde, elle ne peut chercher d'autre secours! Mais elle retrouve Leila à l'infirmerie, a-t-elle rêvé? Son esprit perturbé et choqué ne lui joue-t-il pas des tours?
Entre deux cours et deux baignades dans le « Rio Crade » deux repas et tentatives de repos, Laure essaye de comprendre, elle enquête et dérange.
Laure semble être le seul personnage à avoir encore une conscience dans ce monde où les normes de vie classique n'ont plus cours, la loi du plus fort est la seule acceptée. Elle oscille entre révolte rentrée et peur, entre haine des autres et dégoût d'elle même . Sa vie n'est pas de tout repos entre une mère alcoolique, un père absent, elle doit assumer la charge de son jeune frère. Elle échappe de peu à deux agressions, comme tous les tortionnaires portent cagoules, reconnaître son agresseur semble improbable.
Martin, dont le père travaille dans cette école, est comme les autres élèves fatalistes, c'est une épreuve obligée, alors subissons-la, c'est comme cela!
Lebeau, est laid, myope, difforme d'une intelligence supérieure à la moyenne, il est le plus jeune. Bref tout pour faire une victime toute désignée.
Les cadres administratifs, qui sont liés par des secrets de jeunesse, se couvrent mutuellement. Les enseignants au pire s'amusent de tout cela, au mieux tournent la tête.
Une oeuvre terrifiante, pour tout ce qu'elle véhicule de lâcheté, de compromission avec soi même et avec les autres. Comment peut-on au nom d'une soi-disant tradition et d'un code de l'honneur, pour la grandeur d'une école permettre, et même encourager des agissements de cette sorte. J'ai choisi de ne pas parler des brimades et autres vexations subies par les « bizuts », mais l'imagination est dans ce cas très précis « au pouvoir ».
Les lettres majuscules employées pour les diatribes des « bizuteurs » semblent donner une puissance sonore à leurs hurlements .
J'ai lu dans la presse qu'à part la trame policière tout avait été vécu et cela bien après l'interdiction de ces trop fameux bizutages! Et cela ne date pas d'un lointain passé, car l'auteur nous signale le cas d'un professeur ayant refusé la loi du silence qui fut muté d'office en 2006!
Une lecture très éprouvante, car comme c'est très bien écrit, on partage la vie de Laure et ses interrogations.
Extraits:
- Le bizutage est dur, a poursuivi un deuxième année. Mais il a fait ses preuves.
- Quels crétins, c'est cela l'élite de la nation?
- Ils sont beaux, les futurs dirigeants de la France! Des moutons paniqués, oui...
- Ils n'ont de pouvoir que tant que tu acceptes de leur obéir.
- Elle se tait, et elle commence à se haïr.
- Le bizutage est interdit depuis belle lurette...
- Ces heures passées debout, à piétiner, surveiller, hurler, punir. Elle n'a pas la vocation. Mais qui l'aurait?
A
llez, c'est pour la bonne cause.
- Tout le monde est complice. Tous ces étudiants, ces professeurs respectables vénèrent le bizutage.
- Pourquoi se soumettre au joug des fils à papa qui se sont érigés en tortionnaires et en donneurs de leçons?
- Le dérisoire orgueil de ce troupeau crasseux la dégoûte.
- De cette façon, le lycée est parvenu à ce chef-d'oeuvre de manipulation mentale.
- Les bizuts doivent mourir pour apprendre à renaître.
Éditions : Albin Michel.
Chronique de Cuné, ici, et celle de Laure, ici.