La guerre des légumes
Peter SHERIDAN
Note : 4 /5
Phénoménale Philoména!
Frère du cinéaste Jim, Peter a également écrit « L'enfant de Dublin », ainsi que quelque pièces de théâtre. Il a tourné également dans plusieurs films et a réalisé   « Borstal Boy » tiré de l'ouvrage du même nom de Brendan Behan.
Philo en désespoir de cause sonne un dimanche soir aux portes d'un couvent dublinois pour y demander asile. Par bonté d'âme, mais n'est-ce pas la fonction première de l'église, la soeur principale accepte. Intention louable mais Philo est-elle prête pour cette vie de prière et de méditation. Car comme dit le proverbe      « l'habit ne fait pas le moine », Philo a malgré tout de sérieux handicaps pour se fondre dans la masse. Sa masse, parlons-en, 1 mètre soixante dix pour plus de cent vingt kilos, un appétit en conséquence. Ses tatouages ne sont guère religieux et son langage évoque plus celui d'un charretier que d'une nonne!
Et puis n'a t'elle pas dans la vie civile un mari, alcoolique certes et des enfants, dont un fils délinquant! Elle crée quelques perturbations dans cette communauté bien rangée, réclamant des cigarettes, faisant rompre son voeu de silence (qui commence à vingt heures pour toute la nuit), à Soeur Rosaleen la faisant rire aux éclats en lui parlant de sa « Foufoune ». Mais étant habitué à se débrouiller seule dans son ménage, elle dépanne grâce à son sens pratique. Ce qui ne plaît pas trop à Melle Somers, qui voit en elle une rivale.Mais elle doit aussi s'occuper des pensionnaires, anciens du quartier, qui la connaissent ainsi que sa famille et là tous les coups sont permis, les bassesses et mesquineries sont monnaie courante et Philo et sa mère en ont leur part.Mais Philo a de l'humour et de la répartie. Même si parfois elle choque les religieuses, elle a transformé le couvent en un lieu de convivialité, va t'elle réconcilier Cap et Tina que quarante ans de haine séparent?
Le livre nous raconte l'histoire et les histoires des habitants de North Wall, quartier des docks où l'auteur a passé son enfance. Nous rencontrons une foule de personnages des jeunes et des vieux, des commerçants et des religieuses. L'auteur semble remonter dans ses souvenirs pour nous parler d'un Dublin truculent, celui de Brendan Behan par exemple, reflet d'une certaine misère, mais une ville à l'échelle humaine. Le tout narré dans un ton de tragie-comédie très agréable.
Philo, dont certaines descriptions sont savoureuses, mais pleines de gentillesse ; «  elle a une tête de viking, reliée au corps d'une étrange manière, la soeur s'aperçut qu'elle n'avait pas de cou ». Elle possède le goût de la dérision jusqu'à se moquer d'elle même. Cette dérision cache un complexe vis à vis de son poids et des souvenirs de son enfance. Mais sa vie n'est pas hélas une longue suite de bonheur, mais plutôt une cascade de désillusions avec un mariage raté.Tommo, son mari semblait être l'homme idéal, ce fut vrai un temps mais pas très longtemps. Les enfants et la routine firent le reste, l'alcool aidant.Soeur Rosaleen, venant de la campagne irlandaise, jeune fille aux joues rouges, peu aux faits de la vie, qui pour elle s'est résumée au passage d'une ferme à un couvent.Cap et Tina, tous deux vendent des légumes, mais il y a très longtemps leur amour s'est transformé en guerre, un cessez le feu est-il possible entre eux?
Un livre plein de bonne humeur et d'entrain, mais l'humour cache une certaine tristesse. L'auteur se pose la question, qu'est devenue la capitale irlandaise, celle des docks, celle des « Gens de Dublin », chère à James Joyce, qui furent chassés par les spéculations immobilières. Un constat fait par de nombreux écrivains irlandais, qui s'inquiètent d'un taux de criminalité toujours grandissant.
Extraits:
- La voix râpeuse de Philo était purement dublinoise, purement Molly Malone.
- On avait évacué les locataires des immeubles qui seraient bientôt démolis. Ils offraient un triste spectacle de désolation.
- L'enterrement préféré de Philo, c'était le sien.
- Un mensonge gargantuesque.
- Même à moitié nonne, elle restait cent pour cent Philo.
- La tristesse l'empoigna quand elle réfléchit aux sous-vêtements qui lui convenaient : collants de contention et couches protectrices.
- Un portrait de Brendan Behan accroché au mur le regardait.
- Sa maison était un ring de boxe.
- Les kilos s'accumulèrent jusqu'à lui donner l'aspect d'un château gonflable.
- A l'entrée, on fouillait les mecs pour voir s'ils avaient des armes.. S'ils en avaient pas on leur en fournissait.
- Ils étaient faits l'un pour l'autre, comme un arc et une flèche.
- C'était à cause de son père que Philo haïssait les hommes. Il avait la rigidité d'une camisole de force.
- Les vieux regardaient en silence. Beaucoup se détournèrent et beaucoup partirent, incapables de supporter le spectacle de leur passé réduit en poussière.
Éditions : J.C.Lattès
Titre original : Big Fat Love.
L'avis de Solenn et celui nettement moins enthousiasme de Cathulu.