Cinq matins de trop.
Kenneth COOK
Note : 5 / 5.
Voyage au bout de l'enfer.
Ayant lu de bonnes critiques sur ce livre, je me lance dans l'aventure. Il est à signaler que ce roman a été écrit en 1961! Kenneth Cook, né en 1939 et décédé en 1987, est très populaire dans son pays d'origine. Ce roman fut adapté au cinéma sous le titre « Outback ». Très peu de ses romans furent traduits en français.
John Grant enseigne à de charmants bambins dans une charmante bourgade de « l' Outback » au fin fond du désert australien. Un peu d'espèces et le chèque de son salaire en poche, l'année scolaire est finie. Homme de la côte, il désire partir en vacances au bord de la mer le plus tôt possible. Pour ce faire, après 6 heures de train, il arrive dans la charmante grande ville des environs, Bundanyabba ( les familiers disent Yabba) qui possède un aéroport avec des vols pour Sydney. Yabba est pour le chauffeur de taxi « La meilleure ville d'Australie » que tout le monde aime. Le représentant de la police qui répond au doux prénom de « Jock » prétend que c'est la ville sûrement la ville la plus honnête d'Australie. Un peu de chauvinisme local et d'exagération, mais pourquoi ne pas croire des gens si aimables et puis il n'est là que pour une nuit.
Après avoir bu quelques bières avec le représentant des forces de l'ordre, avoir mangé un repas indigne et indigeste, il se laisse tenter par quelques parties de pile ou face, car il a une douzaine d'heures à tuer!Suite à une période de chance il se retrouve avec un pécule de 300 dollars ; il décide de rentrer à l'hôtel pour réellement voir de près cet argent. Il le regarde, puis une idée lui vient, il se rhabille et repart dans la nuit...
Au matin nous le retrouvons ayant tout perdu au jeu, même son chèque de salaire, il n'a plus les moyens d'aller à Sidney, ni même de payer sa chambre d'hôtel. Est-il possible de survivre six semaines dans cette ville, certes charmante avec des habitants si aimables et familiers?
Grant, instituteur, est un homme normal. Enfin il le pensait et il l'était sûrement. Jusqu'à cette nuit où il a tout perdu au jeu, son argent et tout son sens de la vie civilisée. Mais il va connaître l'alcool à très forte dose, une femme croqueuse d'hommes , et camionneur méprisant, la drogue et la sauvagerie de la chasse au kangourou de nuit avec voiture et projecteur. Il sombrera dans la déchéance morale et physique, vivant d'expédients ou aux crochets de gens qui l'invitent.Il va connaître des matins blafards, des gueules de bois carabinées, la bière au réveil en guise de petit déjeuner pour tenter d' atténuer la douleur de l'alcool, mais aussi pour repartir pour une autre monstrueuse cuite. Un jour réunissant le peu de raison qu'il lui reste, il partira encore, en camion, cette fois pour le voyage de la dernière chance.
Les descriptions des moeurs des habitants de l'ouest australien n'incitent pas à en faire un lieu de vacances privilégié. De mineurs « brutes épaisses » en médecins alcooliques, en passant par des jeunes filles un peu nymphomanes, le voisinage, même s'il est d'une promiscuité relative n'en est pas moins inquiétant. On a l'impression que ce livre aurait pu servir de modèle à Jim Jarmush quand il a écrit le scénario de « Dead Man ». Dans ce roman, les bisons massacrés par les chasseurs en train sont remplacés par des kangourous et le train par un quatre-quatre. Le même long voyage initiatique d'un homme égaré dans un monde de violence qui peu à peu l'amènera à un point de rupture.Un excellent roman noir, très noir mais superbement écrit. Cette région d'Australie se prête très bien à des romans durs, à cause d'une violence due en partie à l'ennui qui y règne, à la distance entre les villes et surtout à l'absorption massive d'alcool divers. Je pense à « L'opale du désert » de Janet Turner-Hospital, « Cul de Sac » de Douglas Kennedy,  « Femme en mer intérieure » de Thomas Kenneally,  « Les noces sauvages » de Nikki Gemmell ou pour finir « Secrets Barbares » de Rodney Hall.
Extraits:
- Ce trimestre au moins, il lui parut raisonnable de présumer qu'aucune des filles n'était enceinte.
- Mais pour l'instituteur, Bundanyabba n'était qu'une variante de Tiboonda, en plus grand. Et Tiboonda était une variante de l'enfer.
- On y était à l'ombre, mais pas au frais.
- La fille de la réception de l'hôtel était une réplique défraîchie des filles de réception d'hôtel du monde entier.
- L'ensemble pensa-t-il, est d'un mauvais goût incontestable, mais c'est extrêmement confortable.
- Il leva les yeux au ciel et fit de gros efforts de réflexion, avec les capacités qui avaient survécu à l'alcool.
- Mais enfin, elle savait bien ce qu'elle faisait, elle, alors pourquoi pas? Il était décidé. L'était-il? Oui il était décidé, pourquoi pas? Oui il était décidé.
- L'eau de Yabba n'est bonne que pour cuisiner, dit l'homme.
- On a tous eu nos petits épisodes avec Janette.
- ...mais c'est tout à fait possible de vivre à Yabba sans argent, à condition de se conformer.
- Si c'était un homme, elle aurait été arrêtée pour viol il y a deux ans.
- On ne laisse jamais un gars fauché payer la bière à Yabba, mon pote, dit-il.
- Faut soigner le mal par le mal, mon pote. Allez, viens.
- Yolanda (la ville, note personnelle) apparut, comme il se doit tel un saupoudrage de lumière sur la plaine.
Éditions : Autrement.
Titre original: Wake in fright (Australie)