Train bleu, train noir.
Maurice GOUIRAN

Note : 4
Les pépés flingueurs
Un livre lu dans le cadre du prix du livre « Cezam » et un nouvel auteur. C'est le moment des découvertes (pourquoi pas l'année, aussi d'ailleurs).
Deux trains, un en 1943, l'autre en 1993, une même destination : l'Allemagne. L'un est noir comme le désespoir de ces milliers de personnes partant vers une destination inconnue, mais qui sera tragique pour la plupart. L'autre est bleu comme l'espoir de Marseille de devenir le premier club français à être sacré champion d'Europe de football.
Dans cette horde de supporters, trois hommes ne sont en aucun cas du voyage pour le football, le foot ils s'en foutent. Ils se souviennent un demi-siècle plus tôt, les rafles sur Marseille, la participation des forces de l'ordre française et la déportation de dizaines de milliers de personnes. Tous les trois sont partis, mais sont parmi les rares qui en soient revenus. Ils revoient le vieux Marseille dynamité et rasé sous le prétexte que c'était un nid de bandits et de résistants. La vérité semble être toute autre, la police française sans le savoir a été complice d'une vaste opération immobilière, chassant les habitants de leurs maisons. Mais nos trois voyageurs ont un autre but que celui du football en effectuant ce voyage, une autre cible en fait. A la suite d'une émission télévisée, l'un d'eux à reconnu un militaire allemand, responsable de la mort de membres de leurs familles.
Puisque nous allons voyager avec eux, dans le même compartiment, faisons les présentations.
Trois français moyens, Marseillais jusqu'au bout des ongles ; ils étaient jeunes en cette année 1943.
Robert (Bert) a fait le voyage de 1943, il était déjà adulte et père de famille, prenant Miche qui est asthmatique sur ses épaules, il lui a permis de mieux respirer et lui a sans doute sauvé la vie. Son épouse et sa fille ont disparu et il ne s'est jamais remarié, beau garçon il a multiplié les conquêtes féminines. Docker, il a toujours vécu seul, mais l'âge et le pastis le rattrapent.
Michel (Miche) a sauté du train, espérant que sa mère saute également, mais elle ne l'a pas fait. Un autre jeune homme avait sauté avec lui, L'Esquinade. Ils regagneront Marseille, Miche avait onze ans, L'Esquinade quinze!
Ses cheveux ont valu à Miche le sobriquet de « Le Blond ». Casanier et timide, il se contente d'un emploi subalterne dans l'administration, il n'a ni regret, ni désir. Il est marié comme il le dit lui-même « C'est un peu terne sans problème, mais sans passion ».Georges (Jo) caché dans une armoire a vu ses parents arrêtés, il avait treize ans. Il sera arrêté quelques heures plus tard. Ayant récupéré une partie de l'argent familial, il soudoie un responsable qui met un autre nom a sa place, lui sauvant la vie. Il est maintenant riche et marié. Propriétaire d'une bijouterie, il n'a aucun problème financier.L'Esquinade lui refuse de participer à ce voyage, certes lui aussi a vu des membres de sa famille mourir, mais il ne veut plus se souvenir, ou feint de se désintéresser de la question.
Mais l'Histoire avec un H majuscule, celle qui ravive les souvenirs les contraint à quitter leur vie de tous les jours. Mais voilà les choses hier et aujourd'hui ne se déroulèrent pas exactement comme on le croyait hier, ni comme on le pensait aujourd'hui.
Trois narrateurs dans deux époques différentes, plus des articles de journaux et des rapports de la préfecture de police. Tous ces éléments obligent, et c'est tant mieux, à une lecture attentive. L'auteur n'est pas tendre avec le football et ses supporters, ni également avec les dérives monétaires qui ternissent ce sport.
Une intrigue originale pour un bon roman policier avec une fin pleine de rebondissements. Un auteur à suivre.
Extraits:
- Les trains sont seulement ce que les hommes en font.
- Le foot serait-il devenu l'opium de peuple?
- Thimothée était une gueule cassée et si la guerre lui ressemblait, ce devait être une vraie saleté la guerre.
- Marseille n'était plus qu'une gigantesque souricière.
- Oui, les vieux quartiers vont sauter.
- C'était chacun pour soi, vous comprenez.
- Les gens qui ont trop souffert ont du mal à décrire leurs détresses.
- Tous ces mecs zélés qui avaient fait simplement leurs boulot avaient fini par causer la mort de millions d'innocents.
- Il est reparti d'un pas lourd avec ses listes sous le bras.
On aurait dit qu'il avait cent ans.
- Tout s'est passé selon le plan établi.
Éditions : Jigal

L'avis de Joëlle, ici