31 mars 2008
ZARIAB Spôjmaï / La plaine de Caïn

La plaine de Caïn
Spôjmaï ZARIAB
Note: 4
Combien as-tu sur toi?*
Pour moi c'est une plongée dans l'inconnu avec la découverte d'un monde et également d'une littérature dont j'ignore tout. Cet auteur est née en 1949 à Kaboul. Diplômée de littérature française, elle vit en France depuis 1991. Elle écrit en persan. Comme cela devient une habitude pour moi, je commencerai par un recueil de nouvelles ma première lecture de cet auteur. Ces nouvelles ont été éditées pour la première fois en France en 1989 et ont été écrites et publiées en Afghanistan pendant la période où les communistes étaient au pouvoir.
Treize nouvelles classées en deux parties : La femme et la vie. La femme et la mort.
La première nouvelle donne son titre à l'ouvrage, sorte d'allégorie entre les temps anciens et le monde actuel. Les massacres qui alimentent les légendes et les tueries actuelles sous le régime communiste dans les plaines afghanes.
« La ville marchande » est une magnifique nouvelle, décrivant une ville apocalyptique où tout, mais vraiment tout, est à vendre , les paroles, l'écoute, le rire ou les larmes. L'un paye pour pouvoir parler à quelqu'un , l'autre est payé pour l'écouter. Une femme raconte des blagues, un homme accepte de l'argent pour en rire. Un texte étrange, mais très fort , à lire.
« Les signatures » : cette nouvelle dénonce la bureaucratie poussée à son paroxysme. Une jeune femme travaille dans un bureau, enfin elle s'occupe, que font ses collègues? Ils écrivent dans des cahiers gris qu'ils mettent sous clés. Ils portent aussi des dossiers, pourquoi? Peu à peu cette femme sent l'hostilité grandir à son égard, elle résiste, revient à son travail, ce mystérieux travail!
« Les bottes du délire » est également un récit très fort. Dans un village, une femme délire, et se rappelle la vie avant, les chars communistes, car ils sont là les chars, écrasant tout sur leur passage, en particulier la vigne « Les bottes, les bottes, le raisin, le raisin » répète-t-elle, la mort rôde, cette femme est blessée. Jusqu'à quel point mentalement, et jusqu'à quel point physiquement?
« Le caftan noir » est la terrifiante histoire d'une femme, que l'on peut supposer se passer en Afghanistan. Enceinte d'une fille, lui prédisent ses voisines, elle revient sur sa vie. Elle était aimée par son père, mais elle doit rentrer dans le monde des femmes , alors ce père bien aimé devient son premier bourreau. Elle connaît petit à petit tous les interdits de sa condition, puis toutes les brimades. Enfin le mariage forcé avec cet homme sans nom, juste une appellation « Le caftan noir ». Les coups arrivent durant sa nuit de noces, puis continuent. Elle mettra au monde une fille, ce qui m'aidera en rien sa vie, sa fille sera aussi battue, un soir jusqu'à la mort. Alors quelle solution reste-t-il pour ne pas revivre cet enfer?
Un vieil homme et son manège de chevaux de bois se remémore les temps anciens, les fêtes d'antan avant la barbarie. Une femme se trouve prise au piège d'un bazar où tout se négocie. Une autre dans la routine d'un soit disant emploi semble perdre la raison, enfin, c'est la raison invoquée pour la faire partir. Un homme solitaire, une femme qui l'est tout autant, une parole rappelle des souvenirs à la femme qui s'enfuie. Triste fin! Pas sûr.« Un libraire fou », adepte de la vente forcée, peut vous faire perdre votre envie de lire.
A noter une introduction qui me semble absolument nécessaire de Didier Leroy qui assure également la traduction.
Un livre hallucinant, des récits poussant l'absurde jusqu'à un point de non-retour, amenant le totalitarisme à un niveau extrême. Avec en prime une écriture de toute beauté, une superbe découverte, un livre choc dont on ne se débarrasse pas facilement. Un mélange de contes orientaux et de réalité actuelle.
Un léger regret, certaines nouvelles dans la seconde partie du livre sont un peu moins prenantes que les autres.
Extraits :
- ...mais c'étaient des fêtes d'autrefois, des fêtes radieuses.
- Il soufflait un vent glacial qui me piquait le corps comme des milliers d'aiguilles minuscules.
- Par moment, ils se mettaient à gratter le papier d'une plume rêche.
- Il faudra bien que vous craignez ces signatures : je vous dis cela dans votre intérêt.
- ... je me fiais bien davantage au langage des yeux qu'à ce que racontait leur appendice rougeâtre et ramolli.
- Quand mon regard s'est posé sur les colliers d'or des femmes, celles-ci se sont subitement métamorphosées en pendus.
- Je ris, ma tante rit, la vache rit ; et rient toutes les femmes du monde.
- Mais pourquoi est-elle dans cet état?
Ils ont bombardé le village, répond la voix sanglotante. Juste le soir où elle s'y trouvait.
- Et il s'était dit que cela devait être de la bête crevée. Ce matin il avait été obligé de la donner aux pauvres.
- Elle commençait tout juste à marcher... tout juste à marcher...à marcher.
- Mais quand elle eut atteint l'âge requis, son père dut soudain l'abandonner au monde des femmes. Ce jour-là, elle sentie qu'elle venait d'être bannie du monde entier. Ce fut un jour de fête.
Éditions : Éditions de l'Aube.
*Phrase répétitive de « La ville marchande »
27 mars 2008
BALAERT Ella / Canaille Blues

Canaille blues
Ella BALAERT
Note : 4
Car de (non) policés.
Ce roman fait partie de la sélection du prix « Cezam » auteure que je découvre à cette occasion, bien qu'elle ait déjà écrit une dizaine de livres, adultes et enfants confondus.
Une note de service du 2 janvier met les choses au point :
« A notre avis il ne représente aucun risque de déstabilisation. Des hurluberlus en rupture de ban. Des factieux pathétiques. Des agitateurs de vide ».
Ces personnages vivent dans un car un peu en dehors de la ville, il n'y a pas de règles, certains vont et viennent, ils sont plutôt individualistes, partagent peu de choses si ce n'est ce car et une certaine philosophie de la vie.Chacun a son animal, cela va du chien au cochon nain et au lemming. Le mouchard n'est pas une balance de la police, non, c'est juste un compagnon qui se promène toujours avec ses mouches. Pas de quoi fouetter un chat ou casser trois pattes à un canard.
Des gens hors normes pour la société, mais pas hors la loi, pourquoi ces rapports des renseignements généraux qui petit à petit cherchent à les discréditer! Certains d'entre eux meurent, mais des êtres humains meurent partout! Qu'ils troublent parfois la tranquillité des gens dit « normaux » comme Treize-Oignons qui s'invite au café à une table occupée et parfois les clients le payent pour qu'il parte, mais il écoute c'est tout. Soit, ils chantent et font la fête et même l'amour, ils se roulent tous tout nus dans la neige, est-ce une raison pour les espionner?Puis les représentants de la loi mêlent la presse à leur campagne de dénigrement, des photos de leurs ébats dans la neige font la une des journaux! Quelques-uns sont emprisonnés pour troubles à l'ordre public, mais ce sont des pêchés véniels.
Alors commence un long travail de sape pour détruire ce qui semble gêner la société bien pensante, des rumeurs se font jour, prennent de l'ampleur. Certains en sous-main touchent de l'argent, puis quittent le groupe, une utopie se meure, mais pourquoi? Dans quel but? Un membre du groupe sera assassiné!
Une galerie de marginaux accompagnée d'un zoo clandestin, sont les personnages de cette fable moderne et urbaine, mais qui seront hélas victime du « politiquement correct »
Que restera-t-il de cette histoire vingt ans plus tard?
Mont-Joli, Babelle, Lili-Pioncette, et Osmonde pour la gente féminine. Babelle a la particularité d'avoir son squelette tatoué sur sa peau! Pour les hommes, le géant Treize-Oignons, Quatre-B, Tollé-la Tomate, l'intellectuel du groupe car ancien libraire et d'autres encore. Singleton, lui, change de nom tous les jours. Un autre porte les objets de valeur des gens aisés, qui iraient voler un miséreux.
Un livre très agréable, des personnages truculents et une analyse féroce de la société et de ses rîtes , la scène des soldes par exemple. Un plaidoyer pour avoir, en tant que personne majeur, le droit de vivre comme bon lui semble. Nous sommes loin ici des squats désespérés et violents de Thomas Le Breton dans « Mort sur la route ». Toutes les relations, sexuelles comprises, sont librement consenties, nulle menace, quelques prises de bec, mais rarement de coups, bref un monde d'estime et de tolérance. Mais quel mauvais exemple pour les adeptes de la société de consommation! Car ils ont même un cordon bleu, un chef de talent en la personne d'Osmond, ses recettes : Feuilleté de croupions de poulets; cassolettes de têtes de maquereaux sur son lit de cartilages de roussettes.
Prenez le temps de savourer ce ....livre!
Extraits des notes de service :
- 02/01 : Récupérables. Donc intéressants pour notre affaire. Laissons traîner nos grandes oreilles du côté de leur car.
- 02/01 : L'ensemble: une meute inoffensive sans doute. Même pas sûr qu'ils aient des dents. Mais de loin, ça ne se verra pas.....
- 21/02 : Chercher la femme. Il y en quatre dans le groupe.
Peuvent nous servir. Le talon d'Achille de ces hommes (qui n'ont d'Achille que le talon, vu qu'ils n'arrivent pas à sa cheville)
Serviront, forcément.
- 06/03 : Il pourrait s'agir d'une secte, une faction, une cabale. Mais ils ne semblent pas faire de prosélytisme.
Sont armés plus que de bâtons : d'idées.
- 25/04 : Ah ils chantaient ? Bientôt on leur fournira le violon. Après.
Après ils auront peur. Ils seront ferrés. Ça ne sera même pas difficile.
- 30/04 :Les trois éléments mis en garde à vue hier vont être relâchés.
Il ferait bon savoir ce qu'ils veulent avant toute opération les concernant.
- 07/05 : La presse fait du bon travail.
Puis on les achètera.
Et on les divisera.
Ce ne sont que des hommes.
- 11/05. Tout homme est corruptible. Ou plutôt sa chair, ses rêves, son âme : tout est corruptible dans l'homme. Tel est son destin.
Éditions : Hors Commerce.
Ce roman fait partie de la sélection pour le prix « Cezam »
L'avis complètement opposé de Joëlle ici
22 mars 2008
Le BRETON David / Mort sur la route.

Mort sur la route.
David Le BRETON
Note : 4
Une route pavée de mauvaise intentions!
Premier roman de ce professeur de l'université de Strasbourg. Il a écrit de nombreux essais.Ici, nous sommes loin de de l'univers de Kerouac, la route est jonchée de viols, de violences, de drogues et de cadavres.
Max est jeune, il décide de quitter le confort du foyer pour « faire la route ». Il marche sur une route enneigée en compagnie d'Olivier et de Laure. Celle-ci dans la même nuit sera confrontée au magnifique : la rencontre avec un cerf et au sordide, la mort de froid de Max!
L'histoire se déplace à Strasbourg où nous rencontrons Thomas, son esprit est hanté par les cadavres côtoyés en Bosnie, puis au Rwanda. Quelque chose s'est brisé là-bas. Il vit seul, s'étant éloigné de son épouse.Étant un soir passé à tabac, il est hébergé dans un squat dont il découvre les règles de vie non-vie, avec en tête de la hiérarchie, un chef, avec quelques acolytes, qui possède tous les droits, surtout sur les filles nouvellement arrivées qui subissent le bon vouloir de ces caïds.Thomas reprend pied, mais il est confronté à la disparition de Laure, qui pour Olivier est inexplicable. Petit à petit, il découvre que d'autres jeunes filles ont disparu, et il lui semble qu'elles ont été choisies.Une autre affaire se greffe sur l'histoire, un chef de guerre serbe au passé très chargé, brute sanguinaire arrive à Strasbourg , pour affaire. Son fond de commerce, la prostitution, avec un second but à ce voyage, tuer un homme politique dont il veut se venger. Thomas plonge dans un monde inconnu et dangereux . Entre les Mafias Serbe et Russe, un commerce s'est installé, un réseau de prostitution est alimenté par ces filles qui disparaissent sans laisser de traces dans l'indifférence générale. Mais entre temps elles servent pour des tournages de films ignobles.
Des marginaux ou laissez pour comptes de la société moderne, proies faciles pour les trafiquants et proxénètes de toutes catégories. Thomas est lui aussi brisé par ce qu'il a vu et aussi vécu, professeur en année sabbatique, il se trouve mêlé à son corps défendant à cette ignoble affaire, peu à peu il se laisse gagner par la violence, mais que faire d'autre? Un monde souterrain absolument effroyable, des enfants qui de victimes deviennent bourreaux, des garçons et filles qui se mutilent pour purifier leurs corps et oublier ce qu'ils ont vécu, une descente aux enfers. Quelques règlements de comptes personnels et politiques, la drogue et la prostitution viennent encore noircir le tableau. Quel monde nos sociétés ont-elles créé! Quels misères et quels mirages poussent ces jeunes dans cette jungle urbaine! Un monde de détresse où croyant fuir un milieu familial souvent violent et incestueux, ces fugueurs découvrent la face cachée des squats. Celles où quelques individus font la loi, un milieu dont les plus faibles sont les victimes toutes désignées, car sans aucune protection.
Ce roman est très bien écrit et l'histoire est bien menée. Certaines scènes sont très dures et l'ambiance du livre est sordide et glauque. Âmes sensibles s'abstenir. Pour mon goût ce livre est une découverte, l'intrigue me semble originale et je ne boude pas mon plaisir de lecteur, de profiter de ce changement d'horizons en découvrant la ville de Strasbourg, qui j'en suis sûr n'est pas, celle décrite dans ce roman policier très noir.
Extraits :
- Depuis des mois il se tenait au bord du gouffre, cette fois il était tombé dedans.
- L'insularité était propice à l'oubli, à l'absence.
- Une fille seule devenait vite une proie.
- Ces jeunes squatters étaient un vivier pour le crime.
- Pour les miliciens, ces femmes n'étaient plus des femmes, mais des prises de guerre pour humilier leurs maris bosniaques.
- Elle avait appris dans les squats à ne pas se mêler de ce qui ne la regardait pas.
- Il n'y avait plus maintenant que la route et cette longue fuite en avant.
- Le ou les tueurs jouaient sur du velours.
- La seule chose qui me manque c'est la mer. Pas ma mère, la mer.
- Il ne restait que des cendres des librairies ou des bibliothèque croisées en Bosnie.
- Le monde sombrait dans l'autisme. La technologie rendait plus passionnante la discussion avec un absent.
- Il y avait cette contradiction insupportable entre la beauté du monde et l'âpreté des relations entre les hommes.
- Une cour des miracles reléguée dans les limbes d'une société riche et indifférente.
Éditions Métailié noir.
Merci à Goelen pour m'avoir fait découvrir ce livre.
19 mars 2008
KERGRIST Jean / Chronique brouillonne d'une gloire passagère
Chronique brouillonne d'une gloire passagère
Jean KERGRIST
Note : 5
Coups de coeurs et coups de gueules!
Ma rencontre littéraire avec Jean Kergrist est très récente et je le regrette. J'avais vu ses livres à la médiathèque mais bizarrement j'avais toujours plus urgent à lire! Puis un jour j'ai acheté « Barouf à la campagne » et depuis je suis un lecteur qui rattrape son retard!
Cela démarre fort par « Sus au cons » et cela se termine encore plus fort par « les cons, le retour ».Mais entre les deux, 160 pages oscillent entre truculence et gravité, entre espoir et désillusions, sans amertume avec un sentiment de ne s'être jamais renié et d'avoir toujours été fidèle à ses principes.D'anecdotes pour le moins étranges, comme louer une place de cimetière à l'avance pour être enterré en face d'Armand Robin! Mais la malchance s'en mêle, une secrétaire oublie de le noter, et quelqu'un meurt avant lui. Personne n'est en vérité pressé de mourir et quelles relations peut-on avoir avec un voisin de sépultures? Ne dit-on pas muet comme une tombe!
La création fortuite du « Clown Atomique » est fort bien racontée, dire que ce personnage va changer sa vie pour plusieurs années et avoir beaucoup de successeurs.Mais la vie d'homme public non formaté n'est pas évidente tous les jours quand un artiste dépend d'une subvention décrétée par copinage. Une carrière se joue sur une photo en première page d'un quotidien régional, ou se déjoue pour un commentaire lapidaire sur la même première page du même quotidien régional!
Beaucoup de pudeur dans l'évocation des années de galère, quand les dettes obligent à l'acceptation de tous les contrats, avec son lot de fortunes diverses. Le courant ne passait visiblement pas entre l'EDF et l'auteur, l'un était pour le nucléaire, l'autre pour une énergie classique!
J'ai regardé en début de semaine le DVD du film de Jean Kergrist « Le missionnaire ou la vengeance de Dahut », il est évident que l'argent manque, le générique final ne fut jamais tourné faute de moyens financiers! Et pourtant ce film mérite d'être vu, mais la Bretagne n'était pas prête a recevoir d'elle-même une image différente de celle collée à sa réputation. Elle n'est pas encore capable d'accepter qu'un missionnaire succombe au charme de Dahut!
De spectacles en tournées, la vie d'un homme qui se raconte et aussi se dévoile sans ostentation avec courage et honnêteté. De démêlées financières en problèmes administratifs, de coups d'éclats comme cet épisode. Suite à un manque de subvention de la mairie de Nantes, le conseiller artistique de cette ville ayant refusé une aide de 700 €, le spectacle qui descendait la Loire en péniche ne put avoir lieu. Ce même conseiller artistique venait de débourser 1 million263000 € pour le Royal de Luxe. Une quête permit de rassembler 2,108 kilos de pièces jaunes pour un montant de 17,07 € qui fut remis à la mairie de Nantes devant quelques journalistes! Je n'ai pas raconté tout le livre, à vous de chercher le reste!
Les personnages de ce livre sont à part une bande d'amis, (trop nombreux pour les citer tous) les créations scéniques de l'auteur (je ne parlerai pas des divers magouilleurs de tout poil et des hommes politiques tout bord, qui ne sortent pas grandis de la lecture de ce livre). Les amis, les vrais, n'ont pas besoin de moi pour se reconnaître. Les tontons ici ne sont pas flingeurs, mais dragueurs, la cousine pour qui il n'y avait pas que l'école qui était libre! Une anecdote trop amusante pour ne pas en parler, l'auteur était enfermé suite à un accident technique dans une chambre, ce fut Louis Guilloux qui servit, la pipe au bec, de pompier de service en hissant la grande échelle!
L'écriture n'est pas ici la qualité primordiale, ici c'est la véracité qui prime. Un homme se penche sur sa vie et le fait très humblement. Merci Maître Jean.Un dernier mot, la préface est de Jean-Bernard Pouy, et elle vaut la lecture! Merci Jean-Bernard. Et bravo aux Éditions Keltia Graphic pour ce beau livre, agrémenté de nombreuses photos.
Extraits:
- Au retour du front on l'a toujours dans le cul.
- Plus facile de se faire oublier que de se faire connaître.
- Dans artiste il y a artisan.
- A croire que le théâtre est un art destiné à guérir les timides.
- Puis l'été 1978, je mettais un point final à mon aventure lyonnaise en rentrant définitivement en Bretagne, soulagé de pouvoir chanter avec Gilles Servat : « Je dors en Bretagne ce soir ».(Combien sommes-nous à avoir pris les paroles de cette chanson au pied de la lettre? Note personnelle).
- Le film fit scandale auprès des dévots. Il s'en trouve en Bretagne de coriaces.
- Je me suis entraîné pendant des jours à imiter Tati dans sa tournée de facteur à l'américaine.
- J'expliquais aux badauds que, bien plus fort que Giscard et son « avion renifleur » j'avais dressé ce taureau de la Cogema à renifler l'uranium.
- En Bretagne on trouve tout ce que l'on peut imaginer.
- Honte d'être fils de paysans. Honte d'entendre mes parents parler breton à la maison. Honte de nos sabots et de nos blouses trop rêches.
Éditions : Keltia Graphic
Autres chroniques ici et là.
17 mars 2008
MACKEN Walter / Et Dieu fit le dimanche

Lu dans le cadre de la Saint Patrick, également ici et là.
Une liste plus complète ici.
Et Dieu fit le dimanche
Walter MACKEN
Note : 5
Le jour du seigneur!
Walter Macken est un auteur relativement peu connu en France et je trouve que c'est dommage.
« Terre de Brumes » édite régulièrement des oeuvres de cet auteur. Il est né à Galway en 1915 et y est mort en 1967. Il fut également acteur à l'Abbey Theatre ,puis directeur du « An Taihbdhearc », théâtre en langue gaélique de Galway. En plus de ces romans, il est également l'auteur de plusieurs pièces de théâtre.
Recueil de treize nouvelles de longueurs différentes, passant de 60 pages à 10 pages. Mais pour la qualité, elle est là !
« Un mot avant de commencer » qui débute ce livre est une très belle histoire, proche d'une certaine réalité, quand des linguistiques encourageaient les habitants des îles à raconter leurs vies, pour que ce monde ancien ne disparaisse pas entièrement.Un écrivain vient régulièrement sur une île (une des îles d'Aran?), il tente d'apprendre le gaélique et demande à Colmain, pêcheur, qui est devenu son ami, d'écrire des histoires pendant l'hiver où les sorties en mer sont rares. Malgré quelques réticences, celui-ci accepte, il raconte sa vie en se servant de chaque jour de la semaine. Il s'ensuit un récit âpre et dur comme les conditions de vie, des îliens de l'époque.
Le lundi, il se remémore la noyade de son père et de ses frères, puis la mort de sa mère trois ans plus tard.
Le mardi lui rappelle les relations entre les hommes et la mer, la peur qui s'est installée, l'exil qui a supplanté la pêche et son amertume devant cet état de fait. Mais à chaque jour suffit sa peine et chapitre après chapitre la semaine s'écoulera et d'enfant Colmain deviendra un homme avec ses moments de joies et de souffrances.
Il semble presque naturel pour tout un village de se moquer de Gubbler (Le raté), ce simple d'esprit et penser que cela lui fait plaisir, un jour quelqu'un de passage le vengera aux dépends de tout le village.
« Le grand poisson » est une très belle histoire. Une journée de pêche qui s'annonce bien, un vieux pêcheur et un enfant, mais les rêves de prises magnifiques ne sont pas les mêmes pour tous les deux!
« Le conjugateur » : cette nouvelle se passe pendant la guerre d'indépendance. Qui est réellement cet homme, magicien ou autre chose?
Un vieux château doit-il empêcher le soi-disant progrès? Le sauvetage d'un agneau nous ramène dans l'Irlande profonde.
Des personnages souvent très attachants, comme Colmain, marin philosophe et écrivain-conteur nous parle de sa vie et de celle de sa communauté, de ses doutes, de l'émigration vers l'Amérique et des rapports d'amour et de haine de l'homme et de la mer. Un représentant de commerce, s'élevant contre le matérialisme qui prend la place de la religion. Une jeune femme se marie, elle a dix neuf ans, son mari quarante-trois, est-ce son rêve?.
Chose assez rare, un personnage récurrent intervient dans plusieurs récits, le père Solo. Celui-ci, ancien footballeur gaélique, est en lutte une fois contre les vieilles croyances païennes dans « Les neufs fers », et également contre tout un village dans « Solo et La pécheresse ».
Des enfants également, un de onze ans qui part de chez lui ; il ne peut admettre que son chien soit abattu pour avoir tué des agneaux, dans une belle histoire « Lumière dans la vallée ». Un autre fait l'école buissonnière, révolté par l'injustice de l'école. Un autre qui dénonce à la police le sort réservé à un vieux lion dans un cirque minable.
Macken ne cherche pas la beauté de l'écriture, bien au contraire, c'est précis et juste, le reste deviendrait de la littérature. Ici, c'est la vie, la mer n'a jamais rendu les hommes bavards, enfin ceux qui en vivent, bien au contraire. Les petites gens ont d'autres préoccupations que le bien parler. Alors l'économie de mots et de sentiments sonnent juste dans la vie très ordinaire de tous ces paysans ou marins. Mais ne pas oublier non plus l'humour de certains vieux dictons: « Que le diable arrose ton pudding »ou « A ventre plein, l'église est loin ».
A noter une excellente présentation de Jean Brihault.
Extraits:
- Je n'avais personne et pas de bateau, et toutes ces choses me sont arrivées un lundi.
- Je ne le méritais pas, mais nous échappâmes à la destruction un mardi.
- ... car je n'étais plus seul, c'est ça que je veux dire, nous nous sommes mariés un mercredi.
- Je n'ai jamais aimé le nom du jeudi. Je ne l'aime toujours pas.
- ..nous avons tous un tonton Patrick en Amérique.
- A quoi cela sert un poisson empaillé? Cela flatte la vanité, et puis c'est tout.
- Le Paradis sur terre, il y a toujours une attrape dedans.
- Les neufs fers c'était du pittoresque, de l'exotisme. Cela ranimait, on ne sait quoi au fond de vous.
- Ils avaient porté l'homme en bière dans la terre jaune. Ils l'enterraient maintenant dans la bière brune.
Éditions : Terre de Brume
Titre original : God Made Sunday.
CHALANDON Sorj / Mon traître.

Lu dans le cadre de la Saint Patrick
Mon traître.
Sorj CHALANDON.
Note : 3,5
Pourquoi?
L'auteur qui fut reporter en Irlande du Nord pour « Libération » à l'époque où certains journaux étaient encore présents à Belfast.
Il nous livre ici une version romancée de la vie de Denis Donaldson, membre du Sinn Fein qui fut en réalité pendant vingt ans un espion du gouvernement britannique. Nul ne sait réellement pourquoi il a trahi!
Un parisien, homme plutôt austère que sa femme a quitté, aime se rendre en Irlande. Un jour quelqu'un lui dit, si tu veux connaître l'Irlande il faut aller au Nord. Petit à petit grâce à la musique il s'introduit dans la mouvance républicaine de Belfast. Il rencontre des activistes dont Tyrone Meehan avec qui il entretient des relations ambiguës. Puis il prête une chambre à Paris à des irlandais de passage, il sert de passeur pour de l'argent. Nous suivons donc cet homme dans cette période agitée de l'histoire de l'Irlande et de la Grande-Bretagne. De Bobby Sands aux accords du Vendredi Saint.
Si le côté historique est bien rendu et peut amener quelques néophytes à s'intéresser au problème, le côté roman est très anecdotique.
Antoine, luthier, s'engage dans la cause républicaine, dommage que ce personnage soit peu crédible, trop naïf et qui semble uniquement être là comme faire valoir au personnage principal du livre Tyron. Il en est en quelque sorte le narrateur admiratif, puis consterné, par exemple lorsqu'il découvre que tous les irlandais de passage à Paris ont été arrêtés après qu'il les ai désignés à Meehan.
De celui-ci, nous suivons le parcours militant depuis de longes années, sa seule défense est « J'ai été compromis » pourquoi et par qui? Nul ne le saura jamais, à moins que ses assassins aient réussi à le faire parler et là encore ils ne s'en vanteront pas. Quelle vie a eu cet homme pendant toutes ces années?
John O'Leary est pour moi un des personnages les plus sympathiques de ce livre, il fait partie des victimes de l'Histoire. Son fils a été tué par les forces de l'ordre, il sera lui victime de sa propre bombe. Et comme toujours la victime sera Cathy, l'épouse et la mère qui quittera cette ville. Comme Sheila, l'épouse de Meehan qui elle aussi se retrouvera seule.
Il faut noter que le choix des noms n'est pas, il me semble, fortuit, John O'Leary (1830/1907) est un des premiers prisonniers politiques irlandais ou du moins le plus célèbre de l'époque, il fut également écrivain et William B.Yeats avait beaucoup d'admiration pour lui.
Le prénom Tyrone évoque le Tyrone qui est un fief de L'I.R.A. Ce comté paya un lourd tribut à la lutte armée, plus de 50 de ses volontaires périrent au combat.
A noter que la majorité des lecteurs qui ont fait des chroniques pour ce livre, s'étonne de l'engagement de cet homme dans un combat qui n'est pas le sien. Je pense que pour les gens de ma génération (60 ans et plus) qui avons suivi «Les Troubles » pendant des décennies, il est acceptable que certains soient passés à non pas la lutte armée, car l'I.R.A., malgré la présence dans ces rangs de non-Irlandais, n'a jamais accepté qu'ils participent à une quelconque opération militaire, mais à un militantisme engagé.
L'atmosphère de Belfast, ville en guerre, est, je trouve, très bien rendue, mais comme je le craignais, la réalité dépasse et de loin la fiction.
Un livre qui laisse une impression étrange, ne sachant pas s'il doit être un témoignage ou un roman. Mais il est surtout la narration de la désillusion d'un homme.
Extraits:
- Les musiciens chantaient la guerre. Une chanson rebelle, avait dit Jim
- Le « Soldier Song » fut mon premier repaire.
- Les soldats britanniques devenaient ainsi ombres, et donc cibles, et donc morts.
- Il détestait l'Angleterre parce qu'il aimait l'Irlande.
- C'était une mélodie de guerre. Un monde soudain. Les armées bretonnes jetées contre les remparts de Montparnasse.
- Devant moi, chaque Irlandais portera un jour ce masque de guerre.
- Un autre répète « Nos gars sont là » en clignant de l'oeil tout autour.
- J'en veux à ces salauds pour ce qu'ils ont fait de nous. Je leur en veux parce qu'ils nous ont obligés à tricher, à mentir et à tuer. Je déteste l'homme qu'ils ont fait de moi, a encore dit Tyrone Meehan.
- Tu étais Antoine, te voilà Tony, a ri Tyrone Meehan.
Et j'ai ri aussi.
- A qui l'I.R.A. pouvait-elle rendre les armes? Elle n'était ni vaincue, ni exsangue. Il n'était pas question de reddition militaire mais de courage politique.
- Mon Irlande était du sable.
Éditions : Grasset.
15 mars 2008
FOIS Marcello / Un silence de fer.

Un silence de fer
Marcello FOIS
Note : 4
Silence de mort!
Encore une première avec cet écrivain italien, né en Sardaigne en 1960. Écrivain de romans policiers,il est co-fondateur avec Carlo Lucarelli de 13 (un groupe de réflexion autour du polar italien), il est à l'origine du renouveau de ce genre dans son pays natal.
Un court prologue se déroule à Nuoro le 28 août 1980, un groupe de terroristes tente de faire sauter un distributeur de billets. Acte qui se termine par la mort d'un carabinier.
8 août 1890, un couple se rend en Sardaigne, il sera assassiné. Un gitan lui aussi périra pratiquement au même endroit cette nuit là!Silvano aime Elena qui le lui rend bien, mais le père et le frère de la jeune fille ne l'entendent pas de cette oreille, ils ont pourtant tous les deux trente ans. La famille d'Elena fait suivre le jeune homme que l'on découvre dans sa voiture avec une prostituée. D'ailleurs il semble avoir des activités un peu louches ce charmant jeune homme.
Qui est Mauro Piras, qui faisait partie des plastiqueurs de 1980 et avec qui le couple assassiné avait rendez-vous?Il semble qu'un trafic d'armes soit à l'origine de ces morts violentes. Le juge Corona enquête sur cette affaire, en plus d'un kidnapping dans la montagne. Les investigations sont longues, car pleines de ramifications, car tous les protagonistes ont des liens entre eux, des intérêts communs et surtout des secrets qui tout en paraissant bien enfouis ne demandent qu'à refaire surface.
Beaucoup de personnages pour un puzzle qui semble un peu embrouillé.Le catalyseur de tout ce beau monde est Mauro, son frère a été tué dans son bagarre, et son assassin fut retrouvé pendu dans sa cellule. Il quitte l'île, mais ses parents ayant été abattus, il revient en Sardaigne, où il travaille au noir pour "le syndicat ". Ayant eu une brève aventure avec Elena, et fut un moment fiancé à la belle soeur du juge Corona, il entretient des relations épisodiques avec Francesca, son ancienne complice des années 1980 qui est devenu prostituée. Il a également habité un temps avec l'homme trouvé mort. Silvano et son cousin Davide, ont des relations très complexes dont ils ne sortiront pas indemnes. Bref chacun a un bon motif d'en vouloir à Mauro car certains de ses complices ont été condamnés à de lourdes peines de prison.
Un bon roman dans une Sardaigne immuable, faite de traditions et de silence, où une certaine partie de la population se refuse au fait que le temps passe. La corruption règne partout ainsi que les vieilles haines entre les familles. Une atmosphère pesante qui est très bien rendue par exemple dans la tension des relations entre Elena et son père, qui paye pour faire suivre sa fille, âgée tout de même de trente ans!
Trop de personnages malgré que petit à petit, on découvre leur utilité et l'on se rend compte que dans certains milieux, rien ne s'oublie et qu'une dette est une dette. Et aussi qu'un bon témoin est un témoin mort de préférence.Un final très surprenant et inattendu.
Une lecture agréable mais qui mérite une attention assez soutenue pour ne pas se perdre dans l'intrigue.
Extraits:
- Il s'abstint de lui répondre car ce commentaire n'appelait pas de réponse.
- C'était des militaires, des étudiants, des émigrés. Pas des touristes.
- Il était vraiment têtu, et puis qu'avait-il contre Silvano?
- Elle eu le sentiment d'être perdue, anéantie, très âgée.
- Lorenzo était un expert et un camarade. Un camarade de vieilles luttes et de nouvelles batailles plus violentes.
- Les choses avaient changé. C'est ainsi que l'on meurt.
- Un nivellement féroce, vorace, aplanissait tout. Tout devenait absurde.
- A l'enterrement il avait souri à tout le monde.
Puis la solitude vint.
- Les nouveaux quartiers illégaux, mais amnistiés s'y fraient un passage jusqu'à la butte en aval.
Titre original :Ferro recente.
Éditons :Seuil.
11 mars 2008
LANGLOIS Fannie / L'Urne voilée.
L'Urne voilée
Fannie LANGLOIS
Note : 4
La femme dévoilée.
En bas de la couverture, il est noté : Récit poétique.
Première lecture de cette jeune auteur canadienne née en 1975. Livre que j'ai découvert dans une bouquinerie lorientaise. Première question : comment-est-il arrivé là? Je me souviens avoir trouvé également un jour un livre intitulé "Les meilleurs contes fantastiques québécois du XIXème siècle" au même endroit!
Vingt quatre textes de durée variable, leurs noms sont étranges : Laguz, Thurisaz, Hagalaz, Kenaz, Sowilo.
Des "récits" effectivement pleins de poésie, parlant de voyage, Paris, la Provence, des voyages intérieurs aussi.La musique est très souvent présente comme dans ce beau texte au nom poétique de "Hewaz". Souvenirs de pluie sur Paris, fin du XIXème siècle, l'opéra Garnier dans une loge, une femme se prépare, Walkyrie et Nibelungen , la mythologie envahit l'espace. Prague, les Alpes et l'Alsace, puis Paris encore en quête de quoi?
Le livre 2 marque un retour au Canada.
Mais il n'exclut pas certaines escapades comme à Venise, le temps du carnaval, un homme, les masques tombent, l'amour ou un rêve. Un homme, puis la séparation. Vie ou illusion?Une femme , la même sûrement . Elle se fond dans le personnage de Brynhild, cherche un sens à sa vie. Des voyages : Paris, Budapest, le retour au Canada. Wagner et sa musique que l'on retrouve souvent. Des retours vers l'enfance, la visite au cimetière où vingt ans plus tôt elle suivait l'enterrement de son grand-père. Les souvenirs qui lui restent de cet homme lui permettent de retrouver ses racines.
Une expérience littéraire envoûtante, les pages se suivent rapidement, la lecture est facile, mais le "Récit" terminé pratiquement une relecture m'a été nécessaire. L'écriture est parfois entrecoupée de poésie, et chaque nom de récit est suivi d'un ou de plusieurs vers. Une rapide recherche m'a permis de savoir que Brynhild, pour avoir défié le dieu Odin, fut endormie dans un cercle de feu, Sigud parvient à la délivrer.
Quand à faire une chronique satisfaisante, je me rends compte que ce n'est pas un pari gagné.
N'étant pas, loin s'en faut, un spécialiste de Wagner et de sa musique, je n'ai pas tout compris, dans ce récit onirique qui se laisse lire, j'ai passé un moment très enrichissant. J'ai toujours eu l'impression d'être entre deux mondes, le vrai et l'imaginaire, mais la frontière n'étant pas très marquée j'ai dû la franchir sans le savoir. Il semble que les autres oeuvres de cette auteur ne soient pas très faciles à trouver en France.
A noter également quelques mots qui m'étaient inconnus : Athanor, Cénotaphe ou Cinéraire.
L'athanor est un four pour les alchimistes. Un cénotaphe est un moment funéraire individuel ou collectif ne contenant aucun reste des morts. Une urne cinéraire contient les cendres d'un défunt incinéré. Je me sens plus intelligent aujourd'hui!
Extraits :
- Je repars sans même me demander s'il désire me revoir. Peu m'importe que cette nuit reste unique ou qu'il y en ait d'autres.
- Plus tard, j'entrerai dans la boite, les paupières closes, aussi closes que l'urne bleue, la chambre cinéraire.
- Cette ville est un jeu d'enfant ; pourtant qui la connaît bien sait y déceler les rudiments de l'Art qui se dévoile à contre-jour. (L'auteur parle de Prague).
- La mort est un baptême par le feu.
- Les secrets ne sont plus des secrets lorsque les serrures sont brisées.
- Tout évolue trop vite de ce côté de l'océan ; je me sens toujours en terre inconnue.
- Son esprit me dénude.
- Je longe les canaux de Venise avec la sensation d'appartenir à un autre monde. Un millier de vies conjure ton absence.
- Nous ne pouvons pas rester seuls à Venise, cette ville n'a pas été conçue pour la solitude.
- L'insomnie est un joueur de flûte. Il rôde encore dans la cour intérieure.
Éditions :
Varia (Québec)
07 mars 2008
DUBOIS Jacques / Tonton Yves, Pêcheur d'Islande. Le jardinier des mers lointaines.
CHRONIQUE N° 500.

Le jardinier des mers lointaines
Jacques DUBOIS
Note :5
L'anti-Loti.
Yves Le Roux naquit à Plouézec le 26 septembre 1894, il finit sa vie à Kérity, où il put enfin cultiver son jardin. Quelle distance a t-il dû parcourir pour relier Plouézec à Kérity (où je suis né), village que moins de 5 kilomètres séparent? Quelqu'un est-il capable de le savoir?
Il voulait être paysan, la misère en fit un pêcheur, il fut également un de ses non nantis, perdant ses plus belles années sur les mers les plus terribles du monde, pour la fortune de certains.
Une enfance ordinaire, la vie à la campagne, le père en mer, l'école et la découverte qu'il ne faut pas parler breton, que c'est mal :
-parler breton, était-ce donc une faute si grave qu'un tel châtiment la sanctionnât? Alors ses parents, tous ceux du village, devaient être grandement coupables?
La mort, l'Ankou et l'éducation religieuse, l'une n'allant pas sans l'autre à cette époque, la mer cimetière liquide,tout mais pas marin, espérait Yves Le Roux. Mais le 17 février 1909, à quinze ans, en qualité de mousse il part pour sa première campagne de pêche en Islande, sur "La Bettina", seul point positif pour lui la présence de son père dans l'équipage, qui atténuera un peu les brimades et autres brutalités de ces hommes que leur travail et la consommation d'alcool amènent petit à petit à une condition de bêtes humaines. Les coups pleuvent, les brimades et les humiliations sont monnaie courante, certains mousses n'ayant aucune famille sur un bateau furent brutalisés d'une manière inimaginable.
De mousse, il deviendra novice, puis matelot, il fera naufrage avec l"Aurore" le 21 février 1912. Alors, il ne reste qu'un impératif, "Survivre" sur une côte désolée d'Islande. Par miracle des paysans ont repéré le navire échoué et viennent à leur secours. Il leur faudra trois semaines de marche pour gagner Reyjavick et l'hôpital français.
Les marins bretons connaîtront ainsi l'hospitalité islandaise malgré la barrière de la langue, islandais d'un côté, breton et un peu de français de l'autre.
En 1913 la pêche fut bonne, hélas cette campagne fut assombrie par la mort de "Tonton", vieux Paimpolais, qui n'avait aucun lien de parenté avec lui, c'était son parent de coeur, mais la mer n'a que faire de ce genre de détails.
La guerre aura raison de ce genre de pêche, les marins ne s'en plaindront pas, les armateurs si, mais leur fortune est faite.
Il entrera dans la marine marchande, retournera à l'école et finira capitaine au long-cours
Il s'installera, la retraite venue, à Kérity. Hélas son bonheur sera de courte durée. Son fils meurt à vingt sept ans, sa femme déjà malade se laissera mourir de chagrin. Veuf, il s'occupera enfin de son jardin, mais terrestre celui là.
A plus de soixante-dix ans, il fera un pèlerinage sur les lieux de son naufrage.
J'ai sûrement croisé cet homme quand j'étais enfant sans savoir quel personnage je côtoyais.
Un chiffres pour finir : 3000 matelots ont été portés disparus et 170 navires ont sombré en mer d'Islande. Pour le seul port de Paimpol.
Extraits :
- Et puis, entre Bretons les silences partagés ne sont-ils pas plus éloquents que les paroles.
- Et parce qu'il pensait à cette perpétuelle loterie de la vie qu'il fallait bien accepter comme une épreuve inéluctable, le reste du chemin se fit en silence.
- Marin! Plût au ciel que son fils échappât à la fatalité des hommes de ce pays.
- Mam' avait reçu des papiers écrits en français. Autant dire en hébreu, pour elle, qui ne parlait que le breton.
- Sa mère revient à l'heure où le soleil, disque pourpre, se couche sur Paimpol, du côté de Ploubazlanec.
-"La pêche en Islande?.. Mais elle fait la fortune du pays". Ouais! Elle faisait surtout celle de ceux qui en vivaient de loin, bien sûr.
- Cette mer que l'on appelait ici, le "cimetière des marins bretons".
- A quoi cela lui servirait de s'adresser à quelqu'un de Plouézec en lui disant" J'aimerais que vous me donnassiez".
- Et sur le "mur des péris en mer" dans le cimetière de Poubazlanec, on ajouterait une plaque portant son nom.
- La Bretagne n'est plus qu'un souvenir.
- Le mousse pleure en silence, sans larmes ; il les a toutes épuisées....
- Il l'appelait "Tonton", le vieux Paimpolais, non que l'homme soit réellement son oncle par le sang, mais parce qu'en pays breton l'usage voulait que l'on octroyât ce titre à l'ancien dont on faisait son parent de coeur et son confident.
- Yves pense à "Tonton", imagine le corps de son ami que l'océan roule en ses profondeurs.
- Le commerce, ça ne valait guère mieux que l'Islande, à la différence toutefois d'une solde plus élevée.
- Il cultive son jardin et exhibe avec fierté ses pommes de terre, les plus hâtives et les plus belles du village. Sans se vanter....
Éditions : Jean Picollec 1980.
05 mars 2008
COLLECTIF / Trois morts salées.

Trois morts salées
Collectif.
Note : 3,5
Tombes vertes.
Trois courtes nouvelles de trois auteurs différents. Liam O'Flaherty,(1896/1984) prolifique écrivain. Beaucoup de ses ouvrages ont été traduits en français. Certains comme "Le mouchard" ont été adaptés au cinéma avec le succès que l'on sait.
Mary Lavin (1912/1996) est une auteure dite réaliste, ce que réfute le traducteur de ce livre ; à mon goût ses écrits ont pris des rides. Mais pour elle comme pour Daniel Corkery (1878/1964), relativement peu de traductions sont disponibles en France.
Ces trois écrivains viennent d'horizons différents : Liam O'Flaherty est né dans les îles d'Aran, sa langue natale est le gaélique.
Mary Lavin est née aux Etats-Unis de parents irlandais, la chose curieuse dans ce recueil, c'est que c'est elle qui situe sa nouvelle dans une île gaélique.
Daniel Corkery lui est natif de Cork, c'est plutôt un citadin et un homme de théâtre. Il est l'un des fondateurs de la Cork Dramatic Society. Il n'a écrit qu'un seul roman.
"La Femme fardée" de Liam O'Flaherty commence ce recueil. Les frères Bruty, Martin et Patrick sont les archétypes des paysans irlandais, célibataires, vivant dans une ferme plutôt délabrée. La maison aurait bien besoin d'une présence féminine ; Patrick annonce à son frère son projet de mariage avec Kate Tully . Celle-ci est revenue d'Amérique avec un enfant et des manières qui ne plaisent guère à Martin. La tension, après le mariage, s'installe entres les membres de la maisonnée. Puis la méfiance se transforme en haine entres les deux frères.
Puis de Mary Lavin suit "Tombe verte, tombe noire". Le dépaysement est total, nous sommes dans une île typiquement gaélique, les hommes sont pêcheurs et les femmes viennent du "continent". Le corps d'un homme est repêché. Les marins dialoguent entre eux, il faut aller prévenir son épouse, nouvellement arrivée dans l'île. Ils partent avec le corps, mais la maison est vide. Où est la femme? Sans conteste, ma nouvelle préférée.
Et pour finir une des rares traductions de Daniel Corkery. "Le retour", c'est celui d'un marin à Cork. La soirée est très arrosée, l'alcool et la jalousie feront que la réunion se terminera en combat entre le marin et un autre homme. Une histoire étrange!
Les personnages sont des êtres frustes, butés comme les frères Bruty. La présence d'une femme et d'un enfant cause la fin de leur confiance mutuelle.Les marins aussi sont des êtres simples encore accrochés aux vieilles croyances païennes, mais la mer, la tombe verte réclame son dû encore et toujours. J'aime leurs noms, Eamon Og Murnan, Sean-bean O'Suillebhean, les qualificatifs Tadg Mor (grand) Tadg Beag (petit), Og (le jeune) etc....
Extraits :
- La maison avait un air lugubre.
- De ma bouche elle savourait son triomphe. Mais la peur se lisait parfois dans son regard.
- Cependant ce fut une fausse paix qui tomba sur la maison.
- C'est une bonne chose qu'il ait pas disparu dans la tombe verte.
- Un homme des îles ne doit pas être à la botte d'une femme des terres silencieuses.
- Et elle : "La mort n'est rien du tout quand les deux sont enterrés dans la même tombe noire".
- Les femmes des îles étaient les filles des veuves des îles.
- La loi était trop complexe et la veuve en situation trop irrégulière pour l'invoquer.
- Chaque trait de son visage, chaque membre de son corps était déformé par les bagarres.
- Son attitude la plus pacifique était une provocation.
Le sang marin pris feu. Chant et danse cessèrent.
- En tout cas, il rejoignit son navire, s'engagea sur la passerelle la tête en l'air et...
qui sait comment la fin arriva.
Éditions : Élisabeth Brunet



