000451789

Les patates au lard.
Jeannette LE BOHEC.
Note : 4,5 / 5.
Un autre monde*
Durant les années 1930, Jeannette Le Boher va passer ses vacances chez ses grands parents. Elle raconte avec candeur sa vie toute simple avec toutes les petites peines mais aussi les grandes joies d'une enfant de l'époque dans un milieu rural.
Habitant Perros-Guirrec, Jeannette Le Bohec, ainsi que ses soeurs passent leurs vacances au Réchou, près de Plounérin. Si seulement à peu près quarante kilomètres séparent les deux lieux, ce sont deux endroits foncièrement différents. Perros est au bord de la mer, l'activité touristique balbutie mais amène un travail saisonnier. Les parents restent travailler en ville, les enfants vont chez leurs grand-parents, à l'intérieur des terres. Dans un monde qui vit ses derniers jours. La religion est encore très présente et chaque jour se termine par la prière du soir. Les travaux des champs rythment la vie, les jeunes filles s'occupent des vaches, comme si tout cela était naturel. La famille est pauvre, mais les années de misère noire sont révolues. Mais une stricte discipline est exigée de chacun.  Les fêtes villageoises qui suivent les moissons sont des moments de joie partagés par tous, tout âge confondu (ce mélange des âges est encore une réalité en Bretagne).Les croyances et superstitions sont encore fortement ancrées chez ces gens simples. Le journal une fois par semaine, et les commerçants ambulants sont les seuls liens avec le monde extérieur.
Il y a un chapitre à déguster sans modération "Devant les pilligs"; que de souvenirs!
Parfois c'est la "Guerre des boutons" version bretonne, avec des joutes oratoires avec les "Kerneo" honnis. Depuis très longtemps visiblement, les Cornouaillais ont une mauvaise réputation dans le Trégor, pourquoi, nul ne le sait de manière précise! Mais c'est comme cela!
Le problème de la langue amène des situations douloureuses comme ce père veuf dont le fils aveugle est confié à une institution parisienne, l'homme ne parle que le breton, l'enfant que le français. Toutes leurs conversations passent par la fille bilingue.  Mais petit à petit les jeunes partent, le déclin est amorcé. L'auteur nous donne les chiffres suivants : en 1930, il y avait au Réchou, une soixantaine de personnes dont de nombreux enfants et adolescents. En 1987, ne vivaient plus, à l'année que treize personnes dont six aux environs de 60 ans et trois autour de 80 ans.
Mamm-goz (la grand-mère) personnage sacrée de mon enfance. Ce qui m'émeut, c'est que sur une photo de famille, ma grand-mère et ses soeurs portent le même costume et la même coiffe que la grand-mère de l'auteur. Quarante kilomètre séparent Ar Réchou où se déroule ce livre et Langoat où est née ma grand-mère.
La famille au sens élargi, cousins et cousines jouent et font ensemble les quatre cents coups. 1936 et les congés payés vont en partie réunir les "Parisiens" et les autres. Dans mon cas, les vacances en Bretagne étaient une suprême récompense après une année en banlieue parisienne. Évidement qu'entre les années 1930 et 1960, les choses avaient évolué mais pas foncièrement dans la structure familiale, les cousins étaient souvent là. Dans la ferme à côté de chez ma grand-mère il y avait des vaches, au bout d'un chemin quelques retenues d'eau avec des crevettes, et parfois on ouvrait une bouteille de cidre.
Une écriture simple comme, et c'est normal, si une enfant racontait sa vie. Les textes sont émaillés de mots bretons que je retrouve par-ci par-là. Et aussi quelques gestes comme faire une croix avec son couteau avant d'entamer un pain. Croix que ma mère fera jusqu'à sa mort même à plus de mille kilomètres de la Bretagne.
Un ouvrage très agréable avec juste ce qu'il faut de nostalgie sur une époque révolue.
Trois mots scelleront le trois septembre 1939, le sort de la Bretagne traditionnelle "Ar brezel zo!**"
Extraits:
- La prière bretonne monte dans la nuit d'été, avec l'alternance du solo menu de la récitante et du choeur sonore des répondants.
- C'était aussi cela la vie, impitoyable pour les pauvres et, plus encore, pour les isolés au fond de leur campagne.
- Une miche de pain ne s'entame pas sans être sanctifiée par un signe de croix tracé au couteau sur sa base.
- Mais c'était un évêque qui avait beaucoup à se faire pardonner : il ne connaissait pas le breton.
- La terre y est si pauvre que même les ajoncs restent nains.
- Mais une fillette de sa condition, devait à douze ans, commencer à gagner sa vie.
- Ce n'est pas compliqué : il faut traduire en français ce que mamm-goz énonce en breton.
- Je ne lui savais pas un timbre de voix si clair et un accent breton si peu accentué.
La fréquentation des touristes aurait-elle à ce point entamé son authenticité?
Éditions : Editions du Liogan.
* Titre du premier chapitre.
** C'est la guerre