Vieilles peaux .
Anna ROZEN.
Note : 4 / 5.
On le sera tous un jour!
Premier ouvrage que je lise de cette auteur, un début particulièrement réussi, je trouve!
Trois nouvelles dans ce recueil de près de 230 pages, les deux premières concernent des femmes qui d'une manière ou d'une autre sont déjà des veilles peaux: Postérité; Marthe et Fernand et Pas moi.
Cressida, écrivain à succès, la soixantaine arrivant, pense mettre de l'ordre dans ses notes et ses mémoires, pour la postérité, espère-t-elle!. Mais il lui faudrait un secrétaire (pas un meuble, un homme) pour l'aider, jeune de préférence et aussi par agrément. Après une impitoyable sélection (la description des candidats est très réussie), son choix se porte sur Lionel. Le dit Lionel est accueilli à bras ouverts (et plus, car affinité). Tout va bien pour Cressida, sauf que celui-ci la quitte. Alors elle embauche Julien, mais celui-ci, jeune homme tourmenté de vingt ans, est plutôt taciturne et fait une tentative de suicide. Cressida se rend compte alors qu'elle n'a confiance en personne, la postérité attendra!  La seconde nouvelle parle d'un couple : Marthe est un peu autoritaire, Fernand un peu laissez-aller, pour elle tout doit être impeccable, lui essaye, mais de l'avis de Marthe, ses tentatives ne servent à rien, il n'est pas doué et tellement maladroit. Après quarante ans de mariage, elle le connaît, son homme, même les courses, il se trompe, alors le reste! D'ailleurs il est bien mieux aux boules avec ses copains, il ne traîne pas dans ses jambes, elle peut agir à sa guise.Mais Martha décède, quelques mois après Fernand la suit. Leur maison est achetée par un jeune couple. Dans ce nouveau ménage, Aurélie est un peu autoritaire, Lucien un peu laissez-aller............! Ainsi va la vie.
La nouvelle qui clôt cet ouvrage, "Pas moi" est une sorte d'inventaire à la Prévert de personnages croqués sur le vif. L'auteur nous dit être tous ces hommes, femmes ou mêmes animaux. Nous suivons ainsi une fille laide pleurant dans le métro, un chien gaffeur, un chat qui s'est enfui. Une femme seule mange au restaurant, l'air sévère tout en lisant "Tropique de Cancer" d'Henry Miller, une autre vend des chaussures, un peintre onirique vient et revient au gré des pages. Cette nouvelle contient quelques références littéraires, Henry Miller déjà cité, Françoise Sagan, Kinsley Amis, Dylan Thomas entre autres. J'ai appris que le prénom de la romancière écossaise A.L.Kennedy* était Alisson.
C'est original, bien écrit, seule petite remarque, un peu long (pratiquement 100 pages). Je pense à un peintre croquant de rapides esquisses sur un carnet en ville ou ailleurs.
Cressida Bloom (hommage à Joyce?) de son vrai prénom Françoise, mais chut elle n'aime pas trop, est une femme mi-charmante, mi-agaçante, un peu snob et passablement mère-poule, dépassant son rôle de mère pour celui de poule et s'y trouvant très à l'aise.
Marthe et Fernand vieux couple tout droit sorti d'une image d'Épinal, parisiens jusqu'au bout des ongles, avec leur quartier, leurs commerçants et leurs habitudes, une population aujourd'hui disparue.
Descriptions caustiques de personnages mais mêlées de tendresse, une découverte qui m'a beaucoup plu. Peut-être que je reconnais en particulier dans ce vieux couple de parisiens des gens de ma famille.
L'écriture est agréable et je pense pleine de gentillesse pour tous les personnages de ce livre. Une très bonne approche de l'oeuvre de cette écrivain.
Extraits:
- Pour résumer : une charge plus passionnante que pesante.
- Sa voix fluette ajoutait encore à son apparence crapaude.
- Ce que je vois surtout, c'est que tu as trouvé un jeune type dans lequel planter tes crocs.
- Bref, elle se débrouilla pour rompre avec élégance.
- Ce garçon tiède est exactement ce qu'il me faut.
-Elle lui avait imaginé une vie lisse et tranquille, une de ces vies aussi inintéressantes à raconter que faciles à vivre.
- Il est gourmand tendance glouton.
- Si elle ne se plaint pas, c'est qu'elle est gourmande quand même, gourmande et jalouse.
- C'est toujours un peu comme ça avec Fernand, les courses, les corvées, les cadeaux : beaucoup de bonne volonté, mais aucune rigueur. De la gentillesse, mais pas d'ampleur.
- Si tout ce que le conjoint tente est mal fait, pourquoi continuerait-il?
- Le rituel du coucher est l'inverse exact de celui du matin.
-Je sors de table, je suis une grosse mal dans sa peau.
- Je vous écris toujours, je vous écris dans le noir, vu que je ne peux pas imaginer où vous êtes.
- Je suis Kingsley Amis, je suis Dylan Thomas, je bois dès que ça n'est plus l'heure du petit déjeuner.
- Ils boivent parce qu'il faut bien vivre.
Éditions : Le dilettante.
* Voir chronique ici.