Au-dessous du Calvaire.
Hervé JAOUEN.
Note : 5 / 5.
Épuration et vengeance!
Je n'ai pas quand j'écris l'ouverture de ma chronique, encore lu ce livre, j'ai juste regardé le quatrième de couverture. Je pense qu'il fallait du courage et du recul vis à vis de l'Histoire pour écrire ces lignes. En gardant en tête que pour quelques brebis égarées, des centaines de bretons rejoignirent l'Angleterre au péril de leur vie.
Nous sommes à Huelgoat dans le Finistère, le 5 mai 1969. Corentin Kermanac'h sort de prison, il y était depuis la fin de la guerre. Après une visite à sa soeur et à son mari, il part pour une vengeance lentement mûrie. Retour en arrière : Loqueffret avril 1944. Naïg descend du car, elle était partie à la ville, Carhaix, quatre ans auparavant. Elle retrouve ses cinq frères tous célibataires ; ils exploitent ensemble la ferme familiale. Certains ont été exemptés du service obligatoire, il faut bien nourrir les civils. D'autres se sont évadés d'Allemagne comme Mathias. Noul (Noël), le dernier déficient mental, n'a jamais quitté les environs. L'arrivée des troupes allemandes va bouleverser la vie de tous. Chacun réagira à sa manière, mesurée ou violente, mais tous en porteront des séquelles. Corentin Kermanac'h semble être le patriarche de la fratrie, il serait plutôt pacifiste et tente de calmer ses frères. Alexis et Noul n'ont pas d'opinion, Alexis est un travailleur sans beaucoup de cervelle et Noul lui est "retardé" et ne survit que grâce à ses frères. Blaise est démobilisé grâce à la complaisance de l'armée allemande, avec d'autres bretons qui ont accepté (ou feint d'accepter) de collaborer avec l'ennemi. Son retour ne plaît pas à tout le monde, en particulier à Mathias, qui lui est un membre important des réseaux de résistance. La conduite de Blaise le révolte et leurs querelles s'enveniment. Naïg à Carhaix était amoureuse d'Erwin, jeune allemand qui vivait chez ses employeurs, ceux-ci ont disparu, emmenés par la Gestapo et Erwin envoyé sur le front.
Suzanne Guermeur, maîtresse de Corentin, est une femme jeune encore, mariée à un handicapé, ancien partisan de Pétain.
Le père Castric est notoirement un curé collaborateur, très proche de la Gestapo et au courant de bien des secrets d'alcôves ou autres. Un général allemand "Celtoman" jusqu'à l'absurde et un proxénète parisien donnent une touche d'exotisme à ce récit.
Les acteurs sont en place, la campagne bretonne semble calme. Ce n'est qu'apparence, le drame peut commencer. Les troupes alliées poursuivent leur progression et l'armée allemande, son repli vers Lorient.
Je trouve chez Jaouen, comme chez tous les grands écrivains bretons, une pudeur, qui rend le récit très intimiste, surtout dans des écrits plus polémistes comme celui là. L'écrivain se veut neutre et y réussit parfaitement.
Comme si on était, nous lecteurs, des invités tolérés mais à qui il est demandé de ne pas juger les causes de cette périodes de l'Histoire.
Une écriture non pas différente de celle de ses romans policiers, mais plus secrète, plus basée sur des petits gestes de la vie de tous les jours de gens qui seront dépassés par des événements extérieurs à leur monde.
Extraits :
- Naïg avait buté sur le mot Noël. C'était aussi le prénom d'un de leurs frères, et le prononcer eût été renforcer le couteau dans la plaie.
- Il n'aurait pas besoin de courir après son bonhomme. Il serait au premier rang, la poitrine bardée de médailles comme un conscrit le jour du conseil de révision.
- La société ne pardonne pas l'indifférence et encore moins sa variante dans les années noires, le pacifisme.
- "Nous autres Bretonnes de l'Argoat, on est de la race des pies-noires, dures au travail et faciles à nourrir".
- Ils ne s'embrassèrent pas, exactement comme si Naïg n'était jamais partie et qu'elle revenait d'avoir tiré de l'eau au puits.
- Que ceux qui veulent semer du chardon dans le froment aillent le faire dehors!
- Il poussa son juron des pires circonstances, celui à rallonge, où il est question, en breton, de crotte de chien noir chiée par un chien blanc.
- L'heure de la libération et des bilans fratricides approchait.
- Utiliser les nationalistes, oui. Leur laisser la bride sur le coup, non.
- S'il y a quelque chose que l'on ne peut pas pardonner à un homme, c'est bien d'enlaidir une femme à ce point, en lui causant du chagrin.
Éditions : Presses de la Cité( 2005). Pocket.
Autres chroniques de cet auteur :
Pleure pas sur ton biniou ; La mariée rouge; Merci de fermer la porte ; Connemara Queen ; Le fossé ; Le crime du syndicat ; Les chiens du Sud ; Fleur d'Achélème; Quai de la fosse.