Les hotes de la nation

Les hôtes de la nation.
Frank O'CONNOR.
Note : 4.
Au nom de l’Irlande.
Le recueil de nouvelles le plus célèbre de Frank O’Connor.
J’ai déjà parlé de cet auteur avec un autre livre "Le visage du mal", c’était un perfectionniste n’hésitant jamais à retoucher ses nouvelles, certaines ayant même plusieurs titres.
A noter un avant-propos plein d’à propos de Richard Ellman à qui l’on doit entre autres de très complètes biographies de James Joyce et d’Oscar Wilde.
La nouvelle qui donne son titre à cet ouvrage est une des plus belles de la littérature irlandaise. Deux soldats anglais sont gardées dans une ferme par deux membres de l’I.R.A. Malgré les bonnes relations entre eux, ils sont otages. L’armée anglaise exécute quatre irlandais dont un âgé de 16 ans. Entre la guerre d’indépendance ou l’espèce d’amitié née entre eux, quelle tendance prendra le dessus ?
Une jeune institutrice accepte de dormir avec un homme amoureux d’elle, dans "La nuit de noces" magnifique histoire d’amour et de confiance mutuelle. Et en ce monde de calomnie, jamais personne ne lui fera une remarque désobligeante.
"Les Lucey" raconte la haine de deux frères, parce que l’un a juré de ne jamais serrer la main de l’autre, même si celui-ci est mourant.
"Déracinés " parle de ces fils de paysans qui doivent partir pour travailler, Dublin pour les chanceux, L’Angleterre ou les Etats-Unis pour les autres.
Ne voyez aucune malice dans la nouvelle "Ma première protestante" : juste l’ancienne amitié d’un homme et d’une femme, l’âge venant (le célibat de l’un et le veuvage de l’autre) leur laisserait peut-être présager des jours meilleurs ? Aucune malice non plus dans "Eternel triangle" où un homme se trouve au mauvais endroit un jour de Pâques 1916.
"Mon complexe d’Oedipe" est très certainement autobiographique, l’auteur n’ayant jamais caché le peu d’amour qu’il avait pour son père militaire dans l’armée britannique. A noter d’ailleurs que O’Connor est le nom de jeune fille de sa mère.
Une nouvelle pleine de tristesse pour finir "Les enfants en pleurs" un homme retourne chercher la fille illégitime de sa femme dans un orphelinat, il découvre l’horreur du quotidien de ces enfants et la cruauté des lois de ce pays figé dans une morale catholique imposée par une église triomphante.
La folie et la démesure de certains sentiments, tous les défauts de l’Irlande.
Des personnages souvent dépassés comme ces quatre hommes pris dans la tourmente de l’histoire, deux devraient être bourreaux, deux autres victimes. Cette famille brisée par l’orgueil démesuré d’un de ses membres. Un rayon de soleil que cette institutrice qui accepte de mettre sa réputation en jeu pour un jeune garçon dément ou la bonté de cet homme qui va chercher la fille de son épouse et en sortira meurtri.
Une écriture parfois étrange, comme certaines de ces nouvelles, et une impression bizarre à la fin de certains textes comme "Les Bergers". Ou alors une sensation de chagrin à la fin de "Les enfants en pleurs".
Un seul extrait :
-Il lui sembla qu’ils ne pleuraient pas comme pleurent les vrais enfants, en s’abandonnant, avec délice, mais plutôt qu’ils pleuraient sans espoirs, comme pleurent les vieillards que la vie a abandonnés. Il était la vie, et il les avait abandonnés. Il savait à présent pourquoi il n’avait osé en embrasser aucun. S’il l’avait fait, il n’aurait pu les laisser là. Sa première pensée fut d’empêcher Marie de les regarder, mais il vit que ce n’était pas la peine de s’inquiéter. Elle était penchée en avant, enchantée, occupée à essayer de toucher ses belles chaussures neuves. Coleman conduisait, les yeux fixés sur la route, et son gros visage maussade était sans expression.
" Je me demande si vous avez vu ce que j’ai vu ? finit par dire Joe pour rompre le silence, et Coleman le regarda avec désespoir.
-J’ai bien peur de ne jamais l’oublier", répondit-il.
Edition Calman-Levy.
Titre original :The Guest of the Nation.
Autre chronique de cet auteur :
Le visage du mal.