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La Grande Tribu.
Youenn GWERNIG.
Note: 5 / 5.
Hommage posthume (hélas)!
Dans une précédente chronique, je me disais qu’il fallait que je parle ce livre, Youenn ne m’a pas attendu pour me lire. L’Ankou est venue comme souvent trop tôt.
La phrase qui sert d’introduction au texte dit ceci :
-"Les paysans bretons sont si ignorants qu’ils croient en l’influence de la lune sur les marées" Francisque Sarcey (1828/1899)
Ange est triste, sa compagne Mildred Moynihan, irlandaise bon teint est rentrée au pays raccompagner sa mère malade. C’est vrai, la vie avec Mildred et sa famille n’était pas de tout repos, entre sa maman malade, et les autres proches parents, Mick et Paddy, joyeux lurons gaélisants et collectionneurs d’armes ?
Entre les concerts de binious impromptus dans un appartement ou dans un bistrot du coin, Ange fait partie de la famille. Mais la police s’inquiète de la collection d’armes de Paddy, soixante mitraillettes, quarante fusils etc…. Tout ce beau monde est arrêté et fait les gros titres des journaux. Mais il se trouve toujours un policier irlandais pour comprendre que l’on peut être un gros collectionneur !
Ange est seul, mais des copains arrivent de Montréal pour le bal des bretons de New-York, et c’est reparti pour un tour. L’alcool coule à flot, tout le monde n’ayant pas la même conception de la Bretagne, quelques coups sont échangés et retour dans la nuit New-Yorkaise.
Ensuite c’est le départ pour des adresses inconnues ou des destinations hasardeuses avec quelques bouteilles en poche, pour une autre fête.
Mais comment en est-il arrivé là, lui jeune homme du centre Bretagne, car chaque exil a sa propre histoire et son cheminement personnel ? Pour Ange ce fut la connaissance d’un soldat américain parlant breton(!) pendant la période trouble de la fin de la guerre, puis douze ans plus tard un regard lucide sur le fait que la Bretagne profonde changeait, puis la mort en Algérie de Stefig, petit frère d’adoption. Alors quand plus rien ne nous retient, il est temps de partir. Le retour n’en sera que plus beau.
Ange (Youenn) est un breton expatrié comme il y en a eu des millions, et partout dans le monde un jour vous rencontrez un autre breton, et la fête s’installe pour plus ou moins longtemps. Et souvent on retrouve le même mélange (dans les pays anglo-saxons) de bretons, irlandais et québécois, tous unis par un profond sentiment anti-anglais.
Ne me parlez plus de littérature bretonne et irlandaise triste, sans avoir lu ce livre. Les joies sont tristes et les tristesses joyeuses d’accord, mais tout est prétexte à faire la fête et celle ci était souvent sans limite. Combien de réveils avec la tête lourde dans des endroits que nous ne connaissions pas ! Ce temps-là aussi est révolu.
Pour ceux qui, comme moi, ont vécu à l’étranger, combien certaines situations semblent universelles !
Kenavo Youenn.
Extraits :
-Nous partions dans les bois, c’est à dire quelque part dans le Van Cortland ou Pelham Bay Park et là je sonnais sans emmerder personne.
-Mais c’est très joli Mildred ….
Non, C’est anglais. Le prénom de sa patronne je suppose.
-Leurs gueules s’étalaient en grand sur la première page et en plus, les cons, ils se marraient.
-" Prends ton biniou : ordre du médecin " avait dit Paddy.
-J’aurais dû me méfier. Mildred avait un air pas catholique. Ou plutôt : trop catholique pour être honnête.
-Sonner du biniou c’était refuser le clairon et par conséquent la France. Les cons !.
-J’étais trop breton paraît-il !
-Y a encore que Kerouac de bien dans tout ce merdier.
-Pour elle, Kerouac n’était qu’une poubelle on y trouvait de tout, surtout des ordures.
-L’odeur du café et le goût du kouign-amann- je te le ferai goûter un jour Erika il n’y a qu’au paradis qu’on en bouffe, et encore……
-C’est alors qu’il m’a offert "Civil Disobedience" de Thoreau, en me souhaitant bonne chance.
-Je m’étais juré d’apprendre à lire et à écrire ma langue, ne fut-ce que pour empêcher ces gens là de mourir deux fois.
Editions Grasset.( 1982)